De vieilles dindes

Voici donc que se termine l’année 2018 dont je n’oserais dire qu’elle le fait gentiment mais tout bien considéré mon avis sur la question n’a aucune importance : elle se termine, point ! Du reste, elle ne nous a pas demandé notre avis, l’année, donc je ne vois pas bien pourquoi nous nous en formaliserions dans la mesure où il est bien évident que c’est comme ça et puis mange tes légumes sinon tu n’auras pas de dessert. En revanche, elle me donne l’excuse à priori acceptable d’affirmer que les quelque 12 derniers mois se sont écoulés aussi sûrement que la misère tombe sans bruit sur le pauvre monde, à la différence près que moi j’écoute la Symphonie du nouveau monde en rédigeant et là on est loin du silence atterrant qui enveloppe les millions de naïfs qui croient encore aux lendemains qui chantent. Enfin quand j’écris « silence », je veux simplement exprimer le vide quasiment intersidéral qui se trouve entre leurs tympans et dans lequel les idées les plus banales (pouf – pouf !) s’entrechoquent dans ce qui devrait demeurer à jamais une indifférence confinant au mépris. Car les idées banales, quand elles sortent, quand elles sont formulées, ça fait du bruit et autant c’est rarement inattendu, autant c’est systématiquement une cacophonie de belle facture sur fond de resucée mais il est vrai aussi que tout le monde n’a pas la chance de savoir apprécier la douceur du silence. À défaut de silence, je me contenterais d’une pensée bien exprimée, en langage châtié si possible, ce n’est pas trop demander, quoi, merde ! Du coup je vous préviens : je vais faire des phrases, comme on dit , et vous aurez droit à un peu de tout.

Je fatigue d’entendre les éternelles redites sur un monde nouveau qu’il serait urgent de créer, de force si nécessaire puisque l’ancien nous mène droit à la catastrophe, attendu que par exemple le ventre de la Bête est toujours fécond ou bien qu’il est inacceptable d’hypothéquer l’avenir de nos enfants par nos comportements égoïstes de consommateurs avides et décérébrés. Pourtant, l’effondrement des idéaux du XXème siècle n’en finit pas et le déclin continu des social-démocraties occidentales n’a toujours pas bouleversé le paysage socio-politique (dans lequel j’inclus l’économie, à l’exception de sa partie mathématique, mettons-nous d’accord dès le départ). De plus, les outils de la recherche et de la critique stagnent tout autant pendant que ce qui focalise l’intérêt des observateurs demeure invariablement délimité par le spectre politique classique qui va de gauche à droite. Auquel on ajoutera quelques cultes, comme celui du Climat, mais guère plus. Quelques publications peuvent bien donner lieu à des débats passionnants et parfois fructueux, mais ni les livres ni les discussions qui s’ensuivent parfois n’ont remodelé les fondamentaux et les grilles de lecture bien rigides et le Nouveau monde ressemble toujours furieusement à l’Ancien. A tel point que les progressistes entendent bien nous faire régresser et que les conservateurs ne savent plus au juste ce qu’il s’agit de conserver.

Le pessimisme actuel a pourtant de quoi nous interpeller, il est parfaitement adossé à une réalité socio-économique dramatique, dont les facteurs anxiogènes de premier plan sont, pêle-mêle et en vrac : la crise, l’insécurité, l’immigration, la perte d’identité et toute la ribambelle de concepts vaseux qui nous sont servis avec de la sauce (fade, au demeurant) pour faire passer le plat (insipide). Les plus cultivés y verront les prémices de la fin de l’Empire européen et les moins idiots constateront que plus aucune initiative ne leur est permise sans un CERFA dûment rempli ou une autorisation dûment tamponnée. Les plus progressistes scandent que « l’histoire est de leur côté, que cela vous plaise ou non, et on va vous enterrer » (je paraphrase allègrement Nikita Khrouchtchev, oui oui) et ils n’ont pas tort puisque leur doctrine s’oppose à tout ce qui fait les sociétés d’individus libres et responsables sans pour autant offrir autre chose qu’une vision du future largement fantasmée et impossible à financer.  Déclin assuré, donc, dont aucun des deux grands partis du spectre politique classique ne semble mesurer la tangibilité puisqu’ils réagissent exclusivement sur le registre de la déploration : abandon des valeurs fondatrices pour les uns, renonciation à la capacité de projection rationnelle pour les autres et au beau milieu ou en dehors, quelques les libertariens, souvent isolationnistes, s’accommodant plutôt bien d’un écroulement de la social-démocratie sans pour autant envisager la vie autrement. Et puis, soyons sérieux : la situation des femmes, des homosexuels, des minorités ethniques est bien meilleure qu’il y a un demi-siècle, du temps de la grandeur des nations européennes. Ceci pour vous expliquer la raison de mon apathie face aux délires très exactement psychotiques de la gauche, souvent d’ailleurs repris en chœur et avec variantes par la droite – quand je vous dis qu’il n’y en n’a pas un pour sauver l’autre … Certes gauche et droite s’accordent sur quelques sujets d’inquiétude quant à l’avenir du pays : si les perspectives en matière d’emploi ne s’améliorent pas, les diplômés des universités vont-ils rester ? Ou celles-ci auront-elles formé en pure perte des générations brillantes ? La dépendance accrue vis-à-vis de la Chine ne met-elle pas en péril la souveraineté nationale et européenne? L’inflation législative au niveau européen ne paralyse-t-elle pas des pans entiers de l’activité des états européens (ce qui, au passage, projette une image désastreuse pour cette vieille Europe qui s’est toujours perçue comme modèle universel). Enfin, les infrastructures d’un autre âge (routes, chemins de fer, infrastructure aéronautique, etc.) et un système public particulièrement médiocre sont-ils soutenables ? Chouette débat, non ? Non, en réalité c’est d’une pauvreté affligeante et nous le savons tous très bien.

Quant au niveau international dans la mesure où le monde n’est certainement pas prêt pour une configuration authentiquement multipolaire ou apolaire, le pacificateur américain reste incontournable même quand il se désengage militairement d’ici ou de là. Ce dernier a eu beau jeu, du reste, à prendre le Camp du Bien© à contrepied lorsque fut élu Donald Trump à la Présidence, ce dont je ne peux que me réjouir, mais en prenant un peu de recul on y voit le choix politique de retour à la doctrine des Pères-fondateurs. Nihil novi sub sole, si ce n’est un Président qui applique son programme et met en œuvre ses promesses électorales ce qui, en Europe, est inconcevable et pour tout dire absolument inacceptable. Il faudrait par ailleurs être particulièrement ignare et aveugle pour affirmer que les Etats-Unis s’enfoncent dans l’isolationnisme (c’est tout aussi impossible qu’idiot dans un monde globalisé) alors qu’il s’agit à mon sens d’une simple redéfinition de priorités américaines selon des critères d’intérêt national. Les relations internationales y gagnent largement de par le fait d’ambitions moins nombreuses mais plus claires, mais la gauche européenne ne le comprendra jamais tant elle confond impérialisme et renforcement de la Nation américaine. Au risque de leur faire un tout petit peu mal à l’idéologie, je rappellerai ici avec grand plaisir que ce renforcement fut au cœur de la doctrine de leur cher Obama qui la nommait « nation building at home » ! Doctrine défendue par des démocrates tels Eugene Dionne et par des républicains tels Richard Haass, par ailleurs président du Council on Foreign Relations (c’est pas Jo le Clodo, le gars!), pour qui « la politique étrangère commence à la maison ». Lisez-le, il en vaut la peine!  L’un comme l’autre postulent que les États-Unis ne peuvent maintenir leur influence sur la scène internationale qu’en se consolidant à la « maison », ce que les ignares d’Europe et d’ailleurs voient en général comme un repli identitaire, conservateur et – soyons francs ! – carrément facho. Faudrait savoir : les USA se déploient, c’est pas bien ; ils se repositionnent chez eux, c’est pas bien non plus … bref là non plus rien de bien nouveau dans la domaine de la schizophrénie ; dans le domaine de la science politique on a le droit d’être désolé et atterré mais cette matière n’intéresse plus personne si ce n’est pour enrober des concepts foireux d’une gangue idéologique qui va bien. Ne nous voilons pas la face : ces mêmes idéologies ont cours aux USA et je leur souhaite bien du plaisir. A ce stade je devrais aussi vous parler de la Chine bien sûr et sans doute aussi de la Russie. Mais je manque de temps comme de place, ce sera pour un autre billet.

Alors oui, il y a éventuellement le mouvement des Gilet-jaunes (dont on ne voit pas poindre le bout de la queue aux Etats-Unis d’ailleurs – vous aviez remarqué ?) qui pourrait retenir mon attention. D’abord parce que j’y décèle la profonde souffrance et l’évidente détresse d’une population écrasée d’impôts, d’obligations et de défis dont elle n’a cure. Ce mouvement se fera pourtant phagocyter comme le fut mai-68 et toutes les autres révoltes tant il est vrai que l’individu préfèrera toujours la quiétude de la sécurité au prix de la servitude. Et puis, entre nous, les revendications sont rigolotes quand même, puisque finalement elles manquent un peu d’originalité. Ceci dit – moi, vous me connaissez ? – j’y décèle quand même un truc marrant. Car si je vous parle des Gilets-jaunes c’est qu’on y retrouve, voyez-vous, la vieille tradition de la jérémiade après avoir avalé toutes les couleuvres et avoir « bien voté » élection après élection. Ces individus voient bien que leur monde se casse la gueule et certains ont même le début d’une réflexion sur le fait que c’est précisément à cause de leurs propres choix et de leurs démissions. Mais il n’est pas question de se passer de l’Etat, ni de proposer un Nouveau monde puisqu’on y retrouve invariablement les mêmes sermons dont l’objet est de placer le gouvernement face à ses errements et ses manquements pour finalement l’appeler à se repentir, se ressaisir, se réformer. Moi je serais le Monsieur du Gouvernement, j’y verrais une occasion en or pour d’abord m’alarmer un peu avant de remobiliser mes fidèles … de Gaulle n’avait pas fait autrement en mai 1968. Oh bien sûr je délèguerais une grande partie des rôles à mes affidés que sont les journalistes, les éditorialistes et les observateurs de la vie politique (parmi lesquels on compte, j’aime à le rappeler, les « influenceurs ») car ils ont pour double fonction 1) d’attirer l’attention des braves gens sur ce qu’ils considèrent comme des signes avant-coureurs du déclin, et 2) de la remise en cause de l’expérience nationale et du vivre-ensemble. Comprenez-moi : tout ceci est un peu gros à faire avaler alors il faut y mettre un peu de sauce (ou de Vaseline© c’est selon vos préférences) mais une chose est certaine : c’est cette jérémiade qui, finalement, permettra de canaliser l’inquiétude et sera la matrice des réformes et – surtout ! – de la reprise en main. On parie ?

Car voyez-vous, que vous acceptiez ou non le constat de déclin, que vous prêtiez ou non crédit au travail d’un Laurent Obertone (Laurent, si tu me lis, sache que je t’aime bien malgré un style déplorable), il est clair que la destinée de l’Europe est sans doute irréversible et on comprendra mieux sans doute ma posture contemplative dans la plus belle tradition Schopenhauerienne quand j’affirme que, non, décidément rien ne change. Puisque la pertinence de la dialectique marxiste s’impose et que les réponses aux challenges demeurent désespérément classiques, je parie sur la capacité de résilience de la société européenne et sur son incapacité à s’adapter et à rebondir face aux défis de l’histoire. La crise actuelle n’est ni la première ni la dernière, mais en revanche les vielles ficelles et les anciennes politiques qu’on y oppose ne produiront rien de bon. Sauf peut-être pour les Etats-Unis, pour qui le choix d’une ancienne doctrine est sans doute extrêmement judicieux dans la mesure où cette Nation s’est, précisément, construite sur elle. L’Europe quant à elle ne peut se résoudre à pareil choix, car les antécédents ont presque tous été frappés d’anathème (même Rome, même Charlemagne : facho.e.s !) et c’est là que le bât blesse car en définitive, l’Europe est aveugle et vous savez bien qu’au Royaume des aveugles, les borgnes sont rois … même si Le Borgne ne se porte pas très bien, mais c’est le principe et la référence oculaire qui comptent. Du reste, on peut toujours avoir ses deux yeux, ce n’est pas pour autant qu’ils sont en face des trous

Alors joyeux réveillon, chers lecteurs, et n’oubliez pas que depuis la nuit des temps la dinde, c’est nous. Ca non plus, ça n’a pas changé – silence!

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