Le complexe du Bonobo

Les plus cultivés d’entre vous auront certainement déjà entendu parler du « Complexe du chimpanzé ». Les autres, surtout s’ils ne sont pas bédéphiles, seront ravis d’apprendre qu’il s’agit du titre d’une fabuleuse trilogie du scénariste Richard Marazano et du dessinateur Jean-Michel Ponzio, parue chez Dargaud en 2007 et 2008 et dont je vous conseille la lecture à jeun parce qu’on est très loin de l’accessibilité des Pieds Nickelés, de Babar ou du programme politique de la France insoumise. En résumé et pour faire simple : le Complexe du chimpanzé, c’est celui d’un cobaye qui a conscience de sa situation sans pouvoir agir pour la modifier. L’idée repose sur l’observation des chimpanzés utilisés au début de la conquête spatiale, dont on sait qu’ils se rendaient compte qu’ils étaient les sujets de l’expérience, conscients de n’en pouvoir mais. Si ça vous rappelle la condition humaine en démocratie, vous avez bien entendu tapé dans le mille mais j’ajouterais cependant que la majorité de nos congénères est absolument convaincue qu’elle a les moyens d’agir sur son environnement socio-politique et donc, par conséquent, de modifier l’expérience. Ainsi en est-il de ceux qui vivent en démocratie, mais également les plus naïfs qui se plaisent en dicature et qui sont intimement convaincus que leur conformisme leur permet de conserver le contrôle de leurs vies et leurs pensées. Dans un cas comme dans l’autre, il n’en n’est rien.

Vous me direz que seule une dictature peut être totalitaire et je concèderai qu’en général elles le sont, ce qui n’est pas réjouissant, mais j’attire votre attention sur le fait que le « droit » qu’acquiert une majorité dans le système démocratique se résume à la légitimité de mettre en œuvre un programme politique dont la minorité n’a pas envie d’entendre parler. Bien sur, une nouvelle majorité peut se former aux prochaines élections, qui renversera la précédente … pour faire exactement la même chose : imposer son programme à la minorité. En d’autres termes, peu importe son bord politique, on sera toujours le tyran de l’autre ; je concède bien volontiers que les institutions démocratiques permettent que les débats se tiennent dans l’espace public apaisé que sont les assemblées d’élus, mais il me semble quand même que certains « gilets jaunes » pourrait y trouver à redire. Du reste, il est d’éminents démocrates, amis de la nature et par là-même en général ennemis de l’homme, qui envisagent sans sourciller la nécessité d’un pouvoir autoritaire afin de forcer la mise en œuvre de leurs délires millénaristes. Tenez, ici par exemple nous pouvons voir de généreux bipèdes (très concernés) appeler de leurs vœux l’action coercitive afin de forcer l’individu, ce chien galeux, à plier l’échine face au Dieu vert. Vous pouvez vous épargner leurs tirades en allant tout suite à 11’35’’ (pour « mesures coercitives ») et ensuite à 13’38’’ (pour « les gouvernements devraient nous contraindre »). Le tout enrobé d’une belle couche d’anticapitalisme et de décroissance vertueuse etc. Les adeptes du Dieu vert se disent à ce stade que, oui, effectivement, leur vote entraînera la suppression de la liberté mais ils n’en n’ont cure : ce qui importe est de faire gagner leur doctrine, quitte pour ça à fouler du pied les principes mêmes qu’ils éructent en boucle sans en comprendre le moindre fifrelin – « pour le plus grand bien de tous » naturellement. Les adeptes voteront donc en ce sens et seront convaincus d’avoir agi sur l’expérience sociale alors qu’en réalité ils n’auront qu’adoubé l’un ou l’autre tyran qui propose une vision et une grille de lecture qui s’accorde bien à leurs névroses et leurs psychopathies inavouées.

N’importe quelle démocratie peut tendre à ce que ma chère Hannah Arendt décelait d’essentiel dans le totalitarisme : le moment où l’identité sociale des individus laisse place au sentiment d’appartenance à une masse informe. Cette démocratie dont Karl Popper disait qu’elle est une méthode de sélection des dirigeants qui correspond à un moindre mal peut très bien et naturellement donner naissance à un totalitarisme puisqu’elle moralise inévitablement les décisions selon les humeurs du peuple – Hoppe dit à ce sujet que la démocratie n’a pas, contrairement aux affirmations de ses afficionados, de fondement positivement moral. Or c’est dans ce bain de morale que les électeurs se prélassent, convaincus que le système qu’ils soutiennent est définitivement le meilleur de tous, attendu que tous les autres sont pires. Sur le principe ils n’ont pas forcément tort, mais dans la pratique on voit bien les limites d’une telle doctrine : pour peu que les humeurs du peuples deviennent totalitaires, la démocratie se muera en dictature. Il y a des exemples historiques dont je ne vous ferai pas l’affront de rappeler le pédigrée.

Or donc, les électeurs (qui sont donc les cobayes du Complexe cité en introduction) participent activement au jeu que leur proposent régulièrement ses dirigeants, trop heureux d’avoir la chance et la liberté (je pouffe !) de se choisir des maîtres et surtout pour imposer à tous leurs chimères (qui ne sont sans doutes pas pires que celles des adeptes d’autres cultes mais peu importe à la fin), ceci naturellement « pour le bien commun » qui est forcément « plus haut et noble » que celui de l’individu. Forcément – la vertu, toujours ! celle qui anime les coupeurs de têtes des meilleures intentions et leur confère une aura d’intouchable, celle au nom de laquelle l’immense Chateaubriand faisait remarquer que « Les Conventionnels […] faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine » (relisez donc les Mémoires d’outre-tombe, petits sacripants !). Ce faisant, les Cobayes ont au minimum l’impression d’avoir un moyen d’agir sur leur environnement socio-politique et ce faisant ils se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate.

Ce ne sont pas les masses qui font l’histoire, ce sont les individus qui manipulent les masses ! Alors pour peu que la morale du moment soit parfaitement emballée dans quelque chose de doux, de gentil, de vert et de décarbonné, les masses suivront comme un seul homme, convaincues de se choisir un destin et chaque sceptique sera déclaré hérétique. Pas « opposant politique », ni « défenseur d’une autre philosophie », non ! Hé-ré-tique. Et si la douceur ne suffit pas on lui substituera la dureté et l’intransigeance révolutionnaire, de celle très française (mais qui s’est toujours fort bien exportée) qui a invariablement eu raison de la Raison, l’ayant elle-même perdue. Du reste, il s’agira toujours d’imposer l’image qu’on se fait de l’immanent et en ce sens il conviendra de laisser libre cours à son instinct tyrannique, à sa volonté de puissance qui se matérialise invariablement sous sa forme la plus totalitaire qui vise à créer le monde (ou un monde) en instaurant une causa prima.

Je pense pour ma part qu’il existe également un « Complexe du Bonobo » dont je vais tirer les grandes lignes comme il me plaît, attendu qu’il s’agit d’une invention pure et simple de votre serviteur. Pour autant, cette invention m’apparaît digne d’intérêt, ne fut-ce que parce que l’exemple précédent impliquant le chimpanzé sent la mort et dégouline d’autant de sang qu’il suite la morale. Le Bonobo, dit aussi « chimpanzé nain », est parmi les grands singes anthropomorphes celui qui partage le plus de gènes avec l’humain : 99,4 % de nos codes génétiques sont identiques contre à peu près 98% pour le chimpanzé. Wikipédia nous informe que selon Takayoshi Kano, de l’Institut de primatologie de Kyoto oppose dans son livre « The Last Ape », le chimpanzé brutal et jaloux au bonobo pacifique et libertin. Selon lui, la société humaine serait née d’une liberté sexuelle comparable, et non de l’agression, comme le soutient par exemple Konrad Lorenz. En somme, le Bonobo serait une espèce qui fait l’amour, pas la guerre même si le primatologue Gottfried Hohmann exprime quant à lui des doutes à ce propos : le pacifisme n’était pas une conduite immuable à laquelle le bonobo se conformerait sans faille.

Notons par ailleurs que si les groupes de Bonobos semblent être menés par des matriarches, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre ! On a en effet très vite fait dans les sectes féministes d’attribuer le haut degré d’évolution simiesque des Bonobos à cette caractéristique, je doute qu’il en soit ainsi : les femelles savent se montrer tout aussi débiles, tyranniques et robespierriennes que les mâles. Contrairement au chimpanzé du complexe précédent, le Bonobo peut agir sur l’expérience qui engendre le stress qui pourrait fort logiquement faire naître névroses et psychopathies : les Bonobos utilisent le sexe comme régulateur. En effet, en cas de querelle ou de tensions, les pratiques sexuelles viennent apaiser le groupe … ce qui est, convenons-en, très sympathique mais là n’est pas mon propos. Ce qui m’inspire à définir ce complexe tout à fait imaginaire est la profonde répulsion que j’éprouve à l’égard des humains-chimpanzés dans le contexte suscité qui transforment invariablement les oppositions en conflit. Convaincus d’être aux commandes, ils n’envisagent (consciemment ou non, c’est selon) jamais de résoudre une contradiction autrement que par l’affrontement, l’antagonisme, la belligérance, quand ce n’est pas par la chicane, le clash, la collision, le combat. Ils contraignent, obligent, font plier, menacent et imposent car ils sont convaincus d’agir et pour le « bien » qui plus est, excusez du peu. Le Bonobo, lui, sait qu’il ne peut agir sur la source de stress, il a l’humilité de le reconnaître et il n’a pas l’intention de sombrer dans la névrose alors il utilise une échappatoire.

Ce n’est pas idiot, si vous me permettez cette expression un peu populaire (voire populiste) et en tout état de cause il me semble plus intéressant de se situer dans ce contexte-là que dans celui des malheureux chimpanzés-humains-cobayes de mon introduction. Parce que même si on fait abstraction de la solution mise en place par les Bonobos, qui apparaît quand même un chouïa futile et pour tout dire impraticable dans des sociétés qui admettent plus de 60 genres, force est de reconnaître que contrairement à celui du Chimpanzé, le complexe Bonobo n’implique aucunement la contrainte ni la moindre psychopathologie.

Je sais, tout ceci est fort capilotracté, mais je n’en n’ai cure car j’avais envie d’être léger aujourd’hui – pour tout vous dire, j’avais juste envie de parler des Bonobos. Et aussi un peu de démocratie, des tyrans verts, des vertueux et des fous qui nous mènent vers l’abîme. Mais pour être franc ce genre de sujets commence à me lasser.

Nota bene : en me documentant pour préparer ce billet, j’ai trouvé quantité de ressources attestant d’une espèce de mythe-Bonobo d’un modèle social un peu flower-power qui ne colle pas à la réalité. Quand les Bonobos se battent, ils ne font pas dans la dentelle : ils visent directement les parties génitales, en particulier les testicules des mâles ce qui fait froid dans le dos, bien que ça a sans doute le mérite d’être efficace. Les parties de chasse, souvent menées par les femelles, peuvent viser d’autres singes voire même d’autres Bonobos ce qui incite à relativiser une prétendue supériorité de la société matriarcale. Et si un mâle étranger à la tribu a la mauvaise idée de passer par là, il se fait tout simplement massacrer par les mâles de la tribu, ce dont on peut conclure que leur modèle de politique d’immigration n’est pas franchement peace & love non plus.

Partant, il serait absurde d’envisager que ce billet idéalise ces chers singes ou qu’il s’agisse de glorifier un hypothétique « idéal-bonobo ».

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