Des mots et des maux

Il est des livres définitifs, non pas parce qu’ils établissent une vérité indépassable mais parce qu’ils confinent au sublime parce qu’ils offrent au lecteur la possibilité de dépasser, largement, le cadre des sujets traités. Ils permettent d’établir un pont entre les choses, les faits et les idées exposés ; ce sont des médiums entre ce notre cerveau et le monde dans toutes ses dimensions envisageables, y compris ceux qui ne le sont que par le truchement des mathématiques. Le génial « Gödel, Escher, Bach » (Basic Books, 1979) est l’un de ces livres dont Wikipédia nous dit qu’il « […] exploite les concepts d’analogie, de réductionnisme/holisme, mais aussi les paradoxes (et notamment les paradoxes de Zénon), la récursivité, l’infini, et les systèmes formels. » Hofstadter y explore différents systèmes formels et leur structure à différentes échelles, appliqués à la conscience, à l’univers, à l’écriture, etc., et propose des réflexions sur le réductionnisme, l’holisme, l’intelligence artificielle et la théorie de l’esprit. Faites-vous plaisir: en Anglais ce ne sont que 777 pages (et à mon avis ce nombre n’est pas innocent bien que je n’en n’aie pas la preuve.) 

Ce qui m’intéresse et que je vous livrerai ici, c’est l’idée sous-jacente au propos de Hofstadter qui veut qu’à partir du moment où l’on aborde la logique du langage en adoptant une approche épistémologique, on acquiert la faculté d’accéder aux idées en s’affranchissant du langage qui les exprime. Vous me direz : « quel intérêt en-dehors de quelques masturbations intellectuelles ou, à la limite, de digressions tardives et hasardeuses d’hurluberlus alcoolisés? » Eh bien j’en vois deux, d’intérêts ! Le premier est évident puisqu’il découle de votre remarque chafouine et se résume à ceci : dans la tradition anglo-saxonne, l’épistémologie se réfère à la théorie de la connaissance qui, en tout état de cause, permet à l’individu pas trop stupide de déceler et de dénoncer les manipulations des idées. Le second intérêt est moins évident et requerra une démonstration à laquelle j’entends bien m’atteler : il s’agit d’acquérir et de maîtrise les outils permettant d’analyse, déconstruire et finalement dénoncer également les abus et dévoiements du langage. Ce dernier point est capital, car il permet de faire la part des choses entre les deux principaux usages du langage : l’un qui avec sa précision et sa prétention à l’exactitude permet de saisir précisément les idées et les concepts et les décrire précisément grâce à sa puissance descriptive, et l’autre qui se caractérise par sa vacuité, qui assèche le sens des mots tout en leur réassignant des valeurs sémantiques arbitraires, leur ôtant tout usage signifiant et significatif, pour finir complètement émancipé du monde physique comme métaphysique. Le premier usage est celui des hommes (et des femmes) de l’esprit, le second est celui des hommes (et des femmes) de l’État. Le livre de Hofstadter permet et consolide le premier alors que l’ignorance et la démission permettent et consolident le second. Quand on referme « Gödel, Escher, Bach » il peut sembler au lecteur qu’il est impossible que quiconque ayant effectué la même démarche puisse sombrer dans cet océan de boue que constitue la pensée socio-politique (dans laquelle j’inclus la pensée économique). Du reste, il est un autre bouquin dont l’auteur se nomme Orwell et qui décrit fort bien la méthode pour arriver à ce stade de déliquescence dont on aurait tort de croire qu’il s’agit d’une simple dégénérescence alors qu’il s’agit bel et bien de l’exécution d’une stratégie politique, mais nous y reviendrons.

Les mots sont comme les éléments mathématiques qui permettent d’établir des théorèmes, qui sont des assertions démontrées, c’est-à-dire établies comme vraies à partir d’autres assertions déjà démontré es, en résumé : des sujets dignes d’étude. Avec les mots, on forme des hypothèses puis on défend une thèse qui, pour mériter la qualification de scientifique, se doit d’être réfutable et qui comprend idéalement les éléments proposés pour envisager cette réfutation. La démonstration ne fait, traditionnellement, pas partie du théorème mais on peut y avoir recours à titre d’exemple ou plus simplement pour étayer son propos et éventuellement envisager des lemmes et des corollaires. Bref tout ceci est facilement abordable et ne requiert aucune intelligence particulière. En revanche, il est impératif de fixer dès le départ la signification des éléments fondamentaux sous peine (au mieux) de vider le théorème de tout sens voire (au pire) de lui conférer un sens absolument artificiel pour ne pas dire arbitraire. En effet, il est des mots qui peuvent avoir plusieurs significations ; il est aussi des mots dont la valeur sémantique a changé au cours des siècles ; il est enfin des mots auxquels l’évolution naturelle de la langue a conféré un ou des sens très éloignés à celui d’origine. Il faut tenir compte de ces trois cas de figure et poser les fondements en conséquence. Il existe cependant une autre catégorie de ré-assignement sémantique : l’idéologie, qui est invariablement une transformation de la conception et de l’usage de la langue (et de la parole, c’est l’évidence). On peut déjà déceler dans mon propos l’éternelle opposition entre « objectif » et « subjectif » mais j’attire votre attention sur le fait que nous-autres, objectivistes, ne sommes pas forcément immunisés et que le glissement sémantique volontaire ou non peut, parfois, nous amener à nous vautrer dans le subjectivisme le plus pathétique car, après tout, nous sommes bel et bien humains.

Vous allez voir, c’est très intéressant ! La grande Hannah Arendt, dont il m’arrive aussi parfois de penser qu’elle aurait mieux fait d’approfondir sa maîtrise du point-de-croix, affirmait que : « Dès que le rôle du langage est en jeu, le problème devient politique par définition, puisque c’est le langage qui fait de l’homme un animal politique » (in. Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961). Il ne s’agit ni plus ni moins de justifier que l’on travestisse le langage qui, dans ce cadre, n’est plus un système de signes et conventions mais le résultat, le produit de l’agent-parlant lui-même. En d’autres termes, Jean Gauchiste peut décides que « liberté » signifie « soumission » en fonction de ses propres objectifs (et, je vous rassure, Jean Facho peut parfaitement faire de même et je vous laisse imaginer quelle valeur il accordera au mot « liberté »). En somme, l’auteur de cette aberration s’approprie entièrement et exclusivement le(s) mot(s) et le(s) transforme(nt) en quelque chose qu’il entend commun puisqu’il impose son sens arbitraire aux autres. Pour Arendt, c’est la fondation du monde humain, du monde commun, parce que le langage ainsi conçu est l’activité humaine qui lie les hommes entre eux et eux avec les choses. Pour votre serviteur c’est une abomination sans nom dont l’évocation entraine invariablement une nausée dont le petit père Sartre n’aurait même pas pu envisager l’immensité.

Oh certes nous restons dans une logique que l’on peut intégralement étudier, décortiquer et expliquer – je vous rappelle que nous n’avons pas uniquement affaire à des bivalves en mauvaise santé mais que certains individus par ailleurs très intelligents louent leurs services aux idéologies de tout bord. Ces constructions, dont dérivent les doctrines, ne sont pas non plus des jeux d’enfants même si – et c’est paradoxal – un enfant de 7 ans aura toujours tendance à s’en moquer tant on patauge dans le benêt et le ridicule (hélas, l’éducation nationale prend le relais et l’enfant finit souvent par adhérer aux pires fadaises, parfois même il vote à gauche et milite pour la décroissance). C’est d’ailleurs ce qui différencie le propos de M. Hofstadter de celui d’un idéologue : là où le premier explique que le langage se suffit à lui-même pour peu que l’on l’utilise avec rigueur afin d’établir les choses telles qu’elles sont, le second œuvrera en priorité à ajuster la sémantique à sa weltanschauung afin de (re-)définir des repères identificatoires pour finalement embobiner benêts et autres crédules. Les mots sont précaires, précieux mais aussi dangereux ! Ils sont exactement comme l’atome que l’on étudie avec la plus grande prudence, ils sont mortels et que l’on ne s’y trompe pas : si on n’y accorde pas le même respect ni la même rigueur qu’à l’usage de l’atome, des réactions en chaîne emporteront toujours une belle partie de l’humanité. Fates une erreur dans votre étude de l’atome, vous serez dénigré et traité d’incompétent (dame ! il s’agit de la science quand même … LA science, pure, exacte, sérieuse, ce n’est pas une science humaine que diable) ; faites une erreur d’interprétation sémantique, utilisez un mot pour un autre et ça n’aura aucune importance car, c’est bien connu, « vous voyez bien ce que je veux dire ? » Cette lâcheté intellectuelle ouvre la boîte de Pandore, elle libère toutes les créatures des enfers et ouvre la voie aux pires mensonges qui feront foi tant ils seront répétés et assimilés et perdront par là-même tout sens puisqu’ils feront obligatoirement partie de la langue collective, celle du plus grand nombre, et qui en définitive seront ânonnés sans aucune réflexion. Et ne me comprenez pas mal : je n’ai rien contre le sens commun des mots, bien au contraire, mais je dénonce l’effondrement de ce sens commun au profit d’un sens construit parce qu’au bout de cette démarche se trouve l’impossibilité d’énoncer quoi que ce soit d’objectif et de rationnel ainsi que de comprendre quoi que ce soit hors du sens construit. Le faire demande alors un effort d’imagination extraordinaire car il convient de s’affranchir des clichés à la mode au risque de sombrer définitivement dans l’incapacité de parler juste et, finalement, de penser. La Novlangue d’Orwell n’a, du reste, pas d’autre but : empêcher de penser ! Et la chère Arendt (qui pour le coup a bien fait de laisser de côté son tricot) d’en rajouter une couche imparable : « le cliché exprime l’incapacité de parler et de penser en tant que partie de la communauté » (in. Eichmann à Jérusalem – Rapport sur la banalité du mal, édition révisée chez Gallimard, 2002).

Peut-être vous demandez-vous, alors que se termine ce billet, pourquoi je vous ai parlé de Hofstadter en introduction ? Je vais vous le dire ! Tout d’abord il est absolument vrai que j’ai relu Gödel, Escher, Bach pour la énième fois (j’ai des témoins !) car il me semble impossible d’avoir la prétention de philosopher sans s’intéresser un tant soit peu à la science cognitive. Mais il se trouve que le cher homme a également commis un texte à l’exact unisson de mon propos, texte sur lequel je suis tombé par le plus pur des hasards et qui, en réalité, a justifié que je prisse la plume ce matin (en écoutant Lully, mais ça n’a absolument aucun rapport) : il s’agit de « A Person Paper on Purity in Language »  et que je sais que vous lirez, du moins en diagonale, tant je vous sens frétillants à l’idée de vérifier ce que j’avance. Son texte traite exactement du même sujet que le mien, mais en plus brillant, en prenant le cas du racisme pour abattre cette abomination qu’est la langue politiquement correcte. Car Hofstadter sait, sans doute mieux que quiconque, que le langage est une arme et que les mots sont effectivement des balles létales dont la manipulation (dans tous les sens du terme) peut s’avérer tout aussi calamiteuse que celle de l’atome, de l’écologie ou de toute autre branche de la science que je ne réduirai jamais « exacte » ou « humaine » tant cette fausse dichotomie est puérile et avilissante.

Pensez-y la prochaine fois qu’il sera question de liberté, de contrat, de fascisme, de solidarité ou de tout autre concept pour lequel on admet niaisement une multitude de définitions, alors que ce n’est et ne peut absolument pas être le cas. Et comme je suis bon prince, je vais vous laisser sur une citation de Douglas Hofstadter qui devrait finir de vous convaincre – si vous ne l’êtes pas déjà – qu’il n’y a aucune différence entre maltraiter les chiffres et maltraiter les mots : « L’irrationalité est la racine carrée de tout Mal » (in. Metamagical Themas, Basic Books, 1985).

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