De la moralité du vote

Le citoyen s’interroge sur ce qu’on lui assure être « son devoir », il se demande : voter ou s’abstenir de voter ? Voter ? bien sûr mais ne pourrait-on pas y voir un soutien quelque peu égocentrique à un programme politique qui sera imposé par la majorité à la minorité ? Ne pas voter, oui, fort bien, dans un refus d’endossement du système certes, mais c’est alors gaspiller sa seule chance de tendre vers son idéal.

C’est un grand dilemme qu’on ne peut pas évacuer car nous vivons dans un système dont la légitimité repose sur des principes démocratiques, ce qui signifie que l’individu délègue une partie de sa souveraineté à d’autres individus, ce qui n’est pas rien, et il le fait par le truchement des élections.

D’abord, le droit de vote universel est loué comme un pilier de la démocratie moderne, un monument de la civilisation libre. Pourtant, il est naturel de douter du lien supposé intrinsèque entre le vote et la liberté, à la vue de tous ces états démocratiques qui, chaque jour, au nom de la représentation, s’arrogent des droits que les individus eux-mêmes n’ont pas. Ils distribuent aussi des droits selon la norme sociale du moment, s’assurant ainsi clientèle et bonne conscience et tant pis pour les idéaux. Un seul exemple: si vous croyez en légalité devant la loi, comment défendre les droits des minorités, des femmes, les droits des homosexuels, des arbres et des petits lapins ? Soit nos lois sont universelles et ces « droits sont redondants, soit nos lois sont spécifiques à tel ou tel groupe social et alors ces « droits » sont en violation flagrante avec le principe d’égalité absolue de tous devant la loi. Défendre des droits spécifiques pour des groupes sociaux spécifiques n’est pas seulement une aberration pour tout ami de la liberté, c’est aussi une insulte à l’intelligence et un signe patent de régression. C’est pourtant la tendance du moment, dès lors la question sur la moralité du droit de vote se pose dans la mesure où on défend l’égalité de tous devant la loi.

Mais finalement, qu’est-ce que le droit de vote ?

Si l’on considère le droit de vote comme un droit de participer aux décisions que prendra l’État concernant les individus sous sa supervision, desquels nous faisons partie, alors on ferait mieux d’aller jouer au cerceau ou à la marelle. Envisager en quelque sorte, même à l’échelle restreinte d’une commune, qu’il s’agit d’une façon de conserver le contrôle de son autonomie personnelle est proprement puéril. Admettons simplement que tant qu’à être dirigé, l’individu doit au moins avoir un droit de regard sur la façon dont il le sera.

Cependant, le vote ne se borne jamais à cet aspect; le vote n’énonce pas seulement une préférence personnelle, il exprime également un désir de voir cette préférence devenir loi sur tout le territoire et ce, via une variation sur le monopole de la coercition intrinsèque à la nature même de l’État démocratique. C’est de ce système que Thomas Jefferson dira : « [qu’une] démocratie n’a rien de plus que la loi de la foule, suivant laquelle 51% des gens peuvent confisquer les droits des 49 autres % ». Vous me direz que, non, on ne vote pas pour confisquer les droits de la minorité mais pour imposer un projet de société et puis tout le monde n’est pas extrémiste ! Entre les verbes « voler » et « imposer », permettez-moi d’envisager une corrélation …

Je me permettrai au passage de faire remarquer que ceux qui votent aux deux extrêmes affirment défendre des choses différentes et contradictoires, mais qui en réalité se rejoignent systématiquement sur l’essentiel: il faut plus d’État, plus d’impôts et moins de riches/ de bougnoules (c’est d’ailleurs là que se situe la minuscule différence entre ces abrutis qui haïssent toujours quelqu’un pour exister). À gauche on professe qu’il faut arrêter de donner des aides sociales aux « riches » quand d’autres disent qu’il faut les réserver aux autochtones ce qui, vous en conviendrez, n’est pas fondamentalement différent. Avec quelques variations, tous sont très attentifs aux thèmes de l’ordre, de la morale de la question des impôts, du nombre de fonctionnaires, des politiques sociales ; d’autres encore sont extrêmement sensibles à la question de l’immigration, mais tous sont globalement d’accord sur le fait que les « riches » doivent payer, que les immigrés volent le pain des Belges, que la planète se meurt et que l’État construit les routes. La gauche veut le pouvoir, la droite veut le pouvoir, les écolos peuvent vous convaincre qu’ils n’œuvrent que pour les petits lapins, mais eux aussi veulent le pouvoir. La chose politique est toute entière formée, conçue et dédiée à la conquête du pouvoir et quelles que soient les formations, quels que soient les partis, quel que soit le Zeitgeist cette chose sera toujours et premièrement une combinaison des pulsions essentielles de l’humain : pulsions de vie (construction, union) et pulsions de mort (dissociation, déchirement). En définitive, il s’agira toujours pour les politiciens de prétendre établir quelque chose de stable à partir d’un substrat fondamentalement instable parce que naturellement libre et naturel: l’humanité.

Et cette prétention s’appuie sur un mécanisme : le vote.

Revenons donc à la question centrale: est-ce bien moral et si ce ne l’est pas, est-ce que ça le devient par le truchement du processus démocratique ? Je le dirai sans détours : dans les pays pratiquant l’obligation de vote, comme la Belgique, l’acte de voter ne peut pas être moral car une décision, pour être morale, doit d’abord être une décision libre. Mais même dans les démocraties où le vote n’est pas obligatoire, l’État place les individus dans un environnement « non-libre », au sein d’une matrice générale coercitive (essayez de ne pas payer vos impôts ou de ne pas vous rendre à la convocation électorale …) et l’individu qui envisage de voter doit en prendre acte. On peut à ce stade évaluer la dimension philosophique de ma réflexion : si on peut affirmer que l’acte de voter ne semble pas être problématique, en revanche c’est automatiquement et invariablement une forme de soutien à un système coercitif … est-ce bien moral, quand bien même les intentions seraient les meilleures ?

Toutes les idées, toutes les doctrines, bien que différentes et parfois incompatibles, inconciliables ou irréductibles, mènent à la servitude – toutes puisqu’il s’agit d’accepter la règle de la majorité! Et il n’est pas une seule idée livrée au scrutin qui ne soit reprise par des meneurs décidés à les mettre en pratique, parfois par générosité ou ardeur utopiste (un moindre mal) mais plus généralement par ambition et par soif du pouvoir (la générosité se transformant en volonté de conquête, puis, plus ou moins rapidement, en accaparement du pouvoir, voire en despotisme féroce). La démocratie est peut-être le pire des systèmes à l’exception de tous les autres, il n’en demeure pas moins qu’elle reste une utopie tragique au sens grec du terme, qui ne se survit que de la conjonction de volontés hors de portée de l’individu puisque des lois spécifiques régissent les statuts – et donc les privilèges ! – des élus qui transcendent la plèbe et de leurs clients du moment.

Maintenant, je suis tout disposé à admettre que le vote soit amoral, qu’il soit une simple procédure mise en œuvre pour choisir des individus dont l’ambition est de diriger les autres. Ce ne serait donc qu’une technique arbitraire parmi d’autres de légitimation d’un gouvernement car (je paraphrase Victor Hugo) la notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Pour autant, il faut conserver à l’esprit que le droit de vote universel est le fondement des démocraties modernes et qu’à ce titre, il est au moins plus moral que les autres formes de légitimation. Cependant dans ce cas, on ne peut pas occulter le fait que le droit de vote universel n’a pas vaincu l’absolutisme, mais l’a seulement transféré en d’autres mains, avec la bénédiction d’un contrat social (dont j’aurais beaucoup à dire, mais ce sera pour une autre fois). La question de la moralité du vote se résout selon moi – et c’est malheureux – par une contorsion intellectuelle très discutable. Le principe « un-homme-une-voix » implique que tout individu et sa propriété personnelle est mise à la portée de toutes les autres, et ouverte à leur pillage. En ouvrant en apparence les couloirs du pouvoir politique à tout le monde, la démocratie et le droit de vote universel fait du pouvoir politique une chose terriblement désirable que personne ne souhaite plus voire restreinte parce qu’il espère que lui-même, ou ceux qui lui sont favorables, auront un jour une chance d’exercer le pouvoir. Le principal avantage moral de la démocratie est qu’elle élimine la violence physique due au seul fait du Prince et permet d’aboutir à des décisions politiques concertées, même si elles peuvent être absurdes. Ce n’est déjà pas mal – encore que certains opposants sur écoute et autres ministres « suicidés » pourraient exprimer une opinion divergente mais ne nous arrêtons pas à ces épiphénomènes.

Alors, moral le vote ? Certainement pas. Nécessaire ? Pour la démocratie sans aucun doute. Indépassable ? Bonne question et à mon avis la réponse est « non » mais ceci fera l’objet d’une autre intervention.

En définitive, il faut bien considérer que l’ensemble du jeu démocratique est amoral car il y a une différence fondamentale entre la démocratie et liberté et cette dernière n’est pas conditionnée par la première. Car comme l’affirmait Aldous Huxley : « La dictature parfaite aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où grâce à la consommation et au divertissement les esclaves auraient l’amour de leur servitude.»

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