L’Etat des médias

Un ami me demandait encore récemment comment j’arrivais à écrire tout en affectant un mépris particulièrement affiné des médias d’information et tout particulièrement de la télé. Je lui répondis que, non, ce n’est pas un problème dans la mesure où je vais chercher l’info moi-même ce qui est, me semble-t-il une démarche acceptable puisque je vais puiser ce qui m’intéresse et automatiquement je tombe de temps en temps sur quelque chose qui attirera mon attention. À partir de là je creuserai et je recouperai dans plusieurs des six langues que je maitrise suffisamment pour y puiser de la matière qui pourra, éventuellement m’inspirer un texte. Ne vous y trompez pas : je méprise tout autant les plumitifs stipendiés que les alter-comprenants qui proposent de l’information loufoque, complotiste voire illuminée. C’est leur droit ceci dit, je n’ai nulle envie de leur claquer le museau – je les laisse croupir dans leur jus saumâtre c’est tout. Bref, je les méprise.

Or donc ce dialogue amical m’a incité à relire « Médiacratie », un ouvrage de 1990 écrit par le regretté socialiste François-Henri de Virieux dont l’émission « L’heure de vérité » méritait le détour. Il y était déjà question de la fascination française pour le fonctionnement médiatique qui se concentre sur quelques individus à peine qui affirment détenir un savoir, une compétence, une autorité particulière. Par opposition, les contre-médias sont peuplés de gens qui fascinent en affirmant détenir la preuve que ce savoir, cette compétence ou cette autorité particulière sont bidons et ils vont le prouver tout à l’heure. En général ça donne des élucubrations sur Bilderberg et les illuminatis quand ça ne plonge pas carrément dans le Grand-Guignol du Nouvel Ordre mondial mais enfin, ces gens existent et il y a une raison pour ça qui dépasse le simple résultat d’une copulation hétérosexuelle ayant abouti sur la naissance d’un petit humain qui, à priori, avait tout pour être heureux. En résumé, ce qu’exprimait alors de Virieux peut encore aujourd’hui se résumer à ceci : la médiacratie existe parce que les Consommateurs de Médias (ci-après « CDM », j’ai la rame aujourd’hui) apprécient ceux qui parlent bien et sans état d’âme, parce qu’ils sont connus, qu’ils soulèvent la polémique, enflamment le débat, parce qu’ils font vendre, en un mot parce qu’ils existent et ont de l’influence. Les CDM ont aussi, pour certains, un petit chatouillement au bas-ventre quand un médiacrate leur sert une sauce particulièrement complexe, parfois indigeste et généralement incompréhensible, mais ça fait un bien fou de voir ses propres déficiences intellectuelles palliées par celles d’un grand homme.

Alors oui, les intellectuels médiatiques sont remplacés de temps en temps par les experts, spécialistes de l’analyse et les CDM y trouve aussi son compte parce que ce sont des interprétations différentes de celles des hommes politiques avec en plus, du moins pour certains, l’honorabilité conférée par un titre ou une fonction académique. Ne vous méprenez pas : certains sont de vrais experts, respectables et fascinants mais, nous dit de Virieu, cela n’a duré qu’un temps et très vite les intellectuels généralistes et médiatiques ont repris le dessus, donnant des leçons sur ce qui s’était passé ce qui se passe et ce qui se passera ; alors qu’ils n’avaient rien anticipé du tout, ils s’affichent comme les phares de la connaissance, les luminaires de la pensée et – s’il vous plaît ! – n’envisagez pas qu’ils puissent ne pas peser sur le cours de l’histoire. Le fait est qu’à partir du moment où leurs inestimables personnes sont reconnues pour telles, un pouvoir sui generis leur est reconnu et bien souvent (et en France : toujours !) la médiatisation des débats a déporté le contenu de leurs discours, livres et autres interventions vers la question de savoir si ces médiacrates viraient à droite ou à gauche plutôt que sur l’analyse, sa pertinence et sa portée objective. À ce stade, les moins perspicaces d’entre vous auront déjà compris l’une des raisons qui me poussent à me détourner ce cette faune adoubée puisqu’en définitive, il s’agit plus de s’assurer un pouvoir que d’informer. Je sais bien que le cher Edmund Burke avait autre chose en tête lorsqu’il forgea en 1787 le terme de 4ème pouvoir mais voilà, les faits sont plutôt têtus et moi, vous me connaissez ? le pouvoir j’aime pas trop, le capitalisme de connivence non plus et le journalisme de référence m’incite en général à régurgiter la vodka de la veille.

Je rends à César : l’expression « journalisme de référence » n’est pas de moi est de Serge Halimi et je vous enjoins à lire son opuscule « Les nouveaux chiens de garde », publié en 1997, qui complète et augmente très utilement le bouquin de Virieu. Je doute qu’on puisse envisager que M. Halimi et moi-même puissions être du même bord, mais enfin je suis assez sage pour reconnaître la pertinence d’une analyse même quand son auteur est de gauche – il m’arrive parfois de ramasser un papier gras et de trier mes déchets, c’est vous dire ! Bref nous nous rencontrons sur un lément fondamental : les médias ne sont pas un contre-pouvoir parce que les journalistes sont appelés à reproduire la pensée dominante, dans le meilleur des cas, par l’effet des contraintes qu’exercent sur eux les conditions de production de l’information et, dans le pire, par collusion avec le pouvoir politique. Par honnêteté intellectuelle je préciserai que le cher Halimi considère que les médias sont également à la botte du marché mais comme tout bon gauchiste il ne bite pas un broc au marché et à ce sujet son avis n’a aucun intérêt. Mais je suis honnête, alors je le dis – faut vous habituer. Je pourrais pousser encore un peu et vous parler de Chomsky et de sa ridicule fabrique du consentement, mais je ne vois pas pourquoi je porterais ne fut-ce qu’un minuscule intérêt à un brillant linguiste qui aurait mieux fait de creuser son domaine de compétence plutôt que d’envisager des domaines qu’il maîtrise, visiblement, autant qu’un ténia peut maitriser la grammaire du Wolof.

Car je demeure optimiste malgré tout et dans une société libérale où les médias ne sont pas financés, dirigés et surveillés par l’État, l’influence de tel ou tel média est contrebalancée par la lecture de tel ou tel autre et on observe rarement des changements d’opinion déterminés directement par la propagande car celle-ci devient trop évidente, limpide. Au pire, je pense qu’on observerait le renforcement des opinions déjà existantes, mais guère plus : un média qui se donnerait pour but de faire changer d’avis des auditeurs en attaquant de front leurs croyances rencontrerait probablement hostilité renforcée contre les idées qu’on aurait tenté d’imposer ainsi. Je sais : vous allez me resservir les réussites incomparables du regretté Dr. Goebbels mais si vous le faisiez, vous erreriez grandement parce que, précisément, ce n’est pas lui qui a forgé l’âme allemande de l’époque, mais l’âme allemande qui a permis Goebbels et, surtout, la protection d’un pouvoir totalitaire omnipotent et omniprésent. Relisez Daniel Goldhagen à ce sujet ! Bref voici le début d’explication de mon mépris : les médias ont depuis longtemps cessé d’être de modestes collecteurs et transmetteurs d’informations et leur omniprésence a fait d’eux un nouveau principe organisateur de la vie démocratique, ce qui serait plutôt sympa s’il y avait indépendance, ce qui n’est absolument pas le cas. À l’exception des médias auto-financés, le pouvoir médiatique n’existe que grâce le pouvoir politique, par le pouvoir politique et pour le pouvoir politique. Pour votre gouverne, veuillez noter que Virieu considérait, en bon homme de gauche, que les médias devenus pouvoir échappaient totalement au contrôle de la classe politique et de ses appareils, les soumettant à sa propre influence – c’est bien entendu le contraire qui s’est produit.

Comment voulez-vous dès lors que je m’intéresse à ces médias ? À partir du moment où il s’agit d’un outil voire d’une extension de l’État, les priorités événementielles sélectionnées ainsi que la hiérarchie de signification de ce qui est relaté par les médias perdent tout intérêt puisqu’un changement de nature s’est opéré, sciemment, et je ne vois pas pourquoi je m’y attarderais dans la mesure où il s’agit d’un coup monté. Oh bien sûr l’État pourra avoir la tentation de flouer encore un peu plus l’individu en tentant de convaincre qu’il superpose l’agenda politique et l’agenda médiatique, affirmant par ce geste sa volonté de « coller » aux préoccupations des citoyens-électeurs, mais il faut vraiment être d’une naïveté insondable pour marcher dans la combine. De toute évidence rien de tout ceci n’est bien nouveau et il me faut rappeler que les « Commentaires sur la guerre des Gaules » de Gaius Julius Caesar avaient été conçus pour être envoyés et diffusés à Rome alors que le conquérant ferraillait gaiement par ailleurs, dans le but exclusif de faire parler de lui. Les ignares persévèrent à taxer le grand homme de narcisse puisqu’il écrit à son sujet à la troisième personne, alors qu’en réalité il raconte une histoire de héros afin qu’on ne l’oublie pas à Rome et que son pouvoir ne s’effrite pas en son absence. Après, si vous voulez toujours croire que les médias sont aux manettes, libre à vous, je n’ai pas l’ambition de faire votre bonheur malgré vous.

Quoique … je n’ai pas simplement écrit ce billet pour vous dévoiler mes sentiments, comprenez bien qu’il s’agit en dernière analyse d’une charge contre l’État car c’est lui qui détient le monopole du pouvoir et le dispense au gré de ses propres intérêts. Car l’État gouverne, pour cela il doit contraindre et pour contraindre il a besoin de relais qui feront admettre par l’individu que la contrainte est nécessaire. À terme, l’individu sera convaincu qu’il peut influencer la contrainte et au final nous verrons apparaître un rapport de servitude volontaire, l’idéal absolu pour tout État qui se respecte. Le mythe du pouvoir à la solde des médias – et il en va de même pour celui des lobbies – apparait ici au bénéfice de l’État et non contre lui. L’État permettra naturellement la critique, et encore ! mais comme l’écrivait Georges Pompidou dans Le nœud gordien, son testament politique: « [il faut contraindre à faire] accepter la loi de la majorité qui veut que le citoyen puisse critiquer mais non contester la légitimité du pouvoir […] »

Voilà ce dont je voulais réellement vous entretenir : je n’ai aucun intérêt ni de temps à perdre avec la vessie que l’on voudrait nous faire prendre pour une lanterne et que l’on nomme, malheureusement toujours « information » tout en nous avertissant que la démocratie serait en danger si on laissait aux médias trop d’indépendance, de pouvoir. Il faut maintenir un climat de défiance du citoyen à l’égard des médias et on fera appel à Chomsky alors qu’en réalité, s’il y a bien une fabrique du consentement elle est aux mains de l’État car c’est lui qui détient le monopole de la coercition, de l’émission de monnaie et surtout de l’édiction des lois. Et il se trouve que le zeitgeist affirme encore et toujours que tout ce qui n’est pas sanctionné par l’État, si possible démocratique, est sans foi ni loi, qu’envisager l’information libre et sans autre limite que le respect de l’axiome de non-agression est inadmissible car cela présuppose une information fondée sur les mécanismes d’ajustement de l’offre à la demande – impensable pour les hommes de l’État. Impensable aussi pour la majorité qui n’y voit qu’un outil de profit au service du Grand Capital conçu pour conquérir et gérer l’opinion. Bref, pourquoi voulez-vous que je m’intéresse à pareilles sottises ?

Car entre nous, is fecit cui prodest !

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2 commentaires sur “L’Etat des médias

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  1. Je vous lis depuis longtemps mais je dois dire qu’avec vos deux derniers articles, vous êtes vraiment passé au niveau supérieur. De toute beauté.

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  2. Merci c’est gentil. Partagez-les aussi, si vous voulez. Je ne recherche aucune notoriété, j’écris d’abord pour moi mais si en plus ça plaît alors …

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