« On » a le droit, mais pas « moi »

J’ai déjà écrit au sujet du « moi » et du « on » et l’excellent Euclide m’avait même fait l’honneur de partager ses idées dans l’une de nos correspondances sur Vu d’Ailleurs. C’est une matière d’autant plus fascinante qu’elle est largement sous-évaluée par les individus alors que nos dirigeants maîtrisent parfaitement le concept et règlent sa mise en œuvre par l’édiction de normes sociales et de lois. Ce faisant, ils cristallisent le « on » dans le camp du bien et organisent le rejet du « moi » dans celui du mal ou, plus précisément, ils éjectent l’expression de la liberté individuelle de l’espace public, espace dont ils sont naturellement les seuls dépositaires, les gardiens du temple. Ceci dit l’éjection pure et simple n’a et ne peut avoir réellement lieu que dans des sociétés totalitaires, tant il est vrai qu’il subsistera toujours un reliquat d’affamés de liberté dans les sociétés sociales-démocrates qui sont, pour l’instant en tout cas, le modèle classique des démocraties occidentales. Ces derniers peuvent parfois fonctionner en vase clos, s’amuser de bons mots dans leurs tours d’ivoire ou s’échanger des recettes fines et délicieuses à base de chatons, il n’en demeure pas moins que jamais ils ne se tairont et se laisseront exclure du débat sous prétexte qu’ils ne font pas partie du « on » désigné par la doxa du moment. Il est donc nécessaire aux collectivistes d’user de stratagèmes divers et variés afin d’asseoir leur pouvoir avec, si possible donc, l’assentiment des individus. En d’autres termes, il faut faire passer le « moi » pour un « on ».

Bon bien entendu je vais me référer (brièvement, pas de panique) à Carl Jung, en affirmant que « moi » est égocentrique et individualiste mais je ne crois pas qu’il puisse exclure les autres et qu’il ramène tout à son plaisir personnel. C’est tout à fait absurde en réalité car on ne peut pas objectivement retirer un plaisir personnel dans l’expulsion perpétuelle de tout ce qui est l’autre, ça n’a aucun sens si ce n’est psychiatrique. C’est pourtant l’explication classique qui est systématiquement débitée à l’encontre d’un individu affirmant son entière liberté et son refus de se voir jaugé (et donc accepté) par une collectivité à laquelle in n’adhère pas. C’est là que l’explication fera appel au « on, qui est réputé ouvert et universel, altruiste et désintéressé, c’est l’archétype de l’inconscient collectif sur lequel seront basés et fondés tous les collectivismes : nous sommes « un ». Au passage, on peut noter que tous les fatras plus ou moins grand-guignolesque de style New-Age et peu ou prou inspirés de philosophies orientales mal assimilées fonctionnent sur le même schéma – je sais bien que c’est hors-sujet, mais j’avais envie de la placer parce que j’y vois des analogies avec les doctrines de gauche. Or donc, on nous affirme que nous faisons partie d’un tout, alors que j’affirme moi que nous existons au sein d’un tout auquel nous devons choisir, librement, d’appartenir, dans quelle mesure et selon quelles modalités. Entre « faire partie » et « exister au sein », admettez qu’il y a quelques menues différences.

Alors j’entends bien que le petit père Jung n’avait pas tort quand il affirmait qu’il divisait notre inconscient en un territoire personnel et un territoire collectif, mais force est de constater que tous les collectivistes de la création n’ont retenu que le second, attendu qu’il serait la somme éternelle des expériences acquises et accumulées par les masses au cours des siècles. C’est évidemment inacceptable parce que cet axiome postule obligatoirement que la somme des acquis individuels disparait au moment de la mort de l’individu. Attention, je m’écarte de Jung là, ne me faites pas un procès d’intention : je maîtrise le sujet. À la limite je veux bien que vous me reprochiez de penser maintenant à Durkheim, mais je m’en relèverai parce que j’en ai absolument besoin pour démontrer – et dénoncer – la portée politique considérable de l’expulsion du « moi » originel, indispensable à la catallaxie et opposant principal et définitif au « on » socialisant et collectiviste. Ce qu’il faut relever à cet égard est que l’acte fondateur que pose l’Émile est en somme un crime de lèse-propriété (de soi, la plus fondamentale) que les tenants actuels du « on » professent toujours, en écho à Jaurès qui affirmait « [il faut] faire appel partout à l’autonomie et à la spontanéité des groupes et des individus, quand la vie sociale tout entière sera entrée dans la sphère d’action du pouvoir. » En d’autres termes, vous pouvez être vous, si ça vous amuse, mais si et seulement si votre « moi » s’inscrit dans le « on » dont la réalisation ultime se résume à l’État. Si les élucubrations de Jean à ce sujet vous intéressent, vous pourrez les lire dans le numéro 28 de « La revue socialiste » paru en août 1895 (moi c’est fait, mais en même temps j’ai un alibi : j’ai fait Sciences-Po, j’ai une bonne mémoire et j’ai un accès internet). Notez bien que pour Durkheim, tous les individus sont des « fonctionnaires de la société » et j’affirme que voilà bien l’expression la moins malhonnête de la doctrine collectiviste mais il n’en demeure pas moins que vous commencez certainement à comprendre l’hypothèse sous-jacente à mon billet de ce jour : pour avoir le droit de subsister et de s’exprimer, le «moi » doit se fondre dans le « on » et l’individu ne peut être libre que dans une société collectiviste régie par le droit positif édicté et garanti par l’État (par opposition à un groupe social contractuel régi par le droit naturel et la jurisprudence sans aucune délégation de facto de la souveraineté individuelle).

Je vais vous donner un exemple concret, car je suppose que vous n’avez pas tous le goût de la masturbation intellectuelle et que j’ai par ailleurs une tendance assumée à paraphraser, à métaphoriser et à recourir à la parabole pour illustrer la complexité parfois artificielle et péremptoire de mon propre intellect. Je vais vous parler un peu des droits de l’homme et vous comprendrez très vite où je veux en venir. En l’espèce, je me permets de vous rappeler qu’on admet aujourd’hui qu’il y a 4 générations de ces droits, que je résume ainsi :

  •          1ère génération : droits civils et politiques;
  •          2ème génération : droits économiques, sociaux et culturels ;
  • 3ème génération : droits des peuples ou droits de la solidarité, et ;
  • 4ème génération : droit des personnes vulnérables.

Je vous épargne mon opinion sur les 3 dernières générations, ceci est un billet sérieux mais je vous promets qu’un jour je signerai un billet qui reprendra les mots les plus abominables dont j’use en général pour les qualifier. Or donc, les moins perspicaces d’entre vous auront immédiatement identifié un changement radical de nature dès la 2ème génération : l’apparition de domaines subjectifs dont la définition varie grandement de pays à pays et de peuple à peuple, voire même d’individu à individu. Il faut donc une instance qui fixera les limites de ces domaines, ce sera l’État ou un groupement d’États, ainsi que les outils nécessaires à la cristallisation des définitions ainsi qu’à l’organisation de la coercition : ce seront les lois formulées en en droit positif. Il apparait donc clairement et sans ambiguïté que ces droits réputés universels et inaliénables dépendent en réalité d’un plus petit commun dénominateur généralement abstrait et arbitraire, négocié et garanti par une superstructure (coucou Karl !) qui fluctuat pas mal au cours de l’histoire et qui mergitur globalement quand on a un minimum d’honnêteté intellectuelle. Tout ceci pour dire que les bases et les fondamentaux m’apparaissent bien ténus, frêles et discutables. Mais je diverge, et dix verges c’est beaucoup, comme le disait mon cher Pierre, car je m’en voudrais de ne pas revenir à mon propos : si le « moi » est exclu du « on » qui a négocié et qui garantit les droits fondamentaux (que l’on prendra soin par ailleurs d’honnir en leur préférant le droit naturel et la catallaxie, mais c’est un autre débat) alors le « moi » pourra certes se réclamer de ces fondamentaux et les invoquer pour sa protection, mais il appartiendra au « on » de décider de la recevabilité de cette requête. Ce qui signifie qu’il vous faudra d’abord montrer patte blanche ou, si vous êtes tentés par la prostitution, adhérer aux axiomes abscons, arbitraires et fluctuants des collectivistes. Ça vous convient comme exemple, ou il vous en faut d’autres ?

Non, je pose la question parce que je crois que nous touchons là, dans ce domaine, à un acmé de l’ambition collectiviste et je ne voudrais pas vous avoir perdus en cours de cheminement. Nous n’en sommes pas (encore) là bien sûr, mais vous devez me rendre justice si j’évoque par exemple la nécessaire adhésion à toutes les lubies les plus invraisemblables avant même d’envisager d’amener sur la place publique le sujet de votre ostracisme. Quoique : quand je dis que nous n’y sommes pas encore, je vous rappellerai que le TPI de La Haye s’est déclaré compétent, en 2016, pour juger de crimes contre l’environnement au nom des droits de l’homme … vous me suivez maintenant ? vous comprenez que si vous ne faites pas partie du « on », votre opinion finira par valoir autant que du pipi de matou ? Vous comprenez que le « on » a décidé que tous les droits de l’homme, même les plus arbitraires, sont de même nature et constituent un tout, qu’ils sont inhérents à la dignité humaine et que par conséquent si vous n’êtes pas d’accord, « moi » ne sera pas compris dans ce qui fait la « dignité humaine » ? vous comprenez qu’agissant de la sorte, le « on » s’est accaparé le droit inaliénable à édicter qui sera coupable et qui ne pourra l’être ?

Enfin, vous comprenez maintenant mon petit laïus sur Jung et Durkheim ? ces deux individus que l’on ne peut ignorer ou snober, c’est selon, parce qu’ils ont chacun dans leur domaine posé des conclusions fondamentales sur lesquelles reposent encore de nos jours les instances les plus liberticides au sommet desquelles se trouve l’État. Avec Durkheim, c’est l’obligatoire reconnaissance du social organisé en société qui porte le droit au cœur de tout ; en d’autres termes : pas de droits pour celui qui ne reconnaît pas la socialisation à travers des institutions qui règlent et régulent les rapports entre les individus. C’est toute une sociologie de l’obligation qui nait avec lui, et contre Spencer naturellement, et qui implique en réalité la soumission plutôt que l’adhésion car le droit lui-même doit dérives des normes sociales, peu importe leur validité, leur objectivité, leur rationalité. Il en résulte obligatoirement la dévaluation de la conscience individuelle (relisez Jung), donc sa subordination à la conscience collective et la primauté est donnée au fait social sur l’individu lui-même. Si je puis m’exprimer ainsi : « moi », tu la fermes, « on » en a décidé autrement et de toutes manières tu n’es pas habilité à douter du fait (social) que A=B et puis c’est marre. Ceci dit, je suis dur avec Durkheim puisqu’il n’a en réalité fait que constater et théoriser une évidence : les transformations du droit comme expression de transformations sociales. Ce sont les marxistes qui lui ont ensuite emboité le pas et qui ont fondé leur doctrine en grande partie sur la sociologie du brave Émile (avant de faire pareil avec le petit père Freud, ce qui pourrait faire l’objet d’un prochain billet) et justifiant sur ces bases leur constructivisme immonde et génocidaire.

En définitive, ce qui consacre la mort du « moi » et le triomphe du « on » c’est la prétention à dire une vérité (ici : celle du droit et dans mon exemple : celle des droits de l’homme) en plaçant le « moi » en-dehors de la sociologie et sur le terrain de la doctrine dont seuls les commentateurs et défenseurs autorisés pourront se prévaloir.

Quant à « moi », il ne lui restera plus que Lisieux pour pleurer, comme disait Bernadette Soubirous.

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