Non Pierre, rien n’a changé!

Pierre Desproges était un homme et c’est pourquoi il s’est trompé sur pas mal de choses, mais j’en ris encore tant il s’est gouré avec talent. Il est pourtant un sujet sur lequel mon Maître s’est fourré le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate, mais comme je l’aime je lui laisse le bénéfice du doute et on dira à partir de maintenant qu’il voulait simplement se gratter cet os improbable de l’intérieur parce que, voilà, ça le chatouillait (ou ça le gratouillait, je ne sais plus). Ce sujet, ce sont « les jeunes », ainsi arbitrairement réduit à une catégorie assez discutable aux contours relativement flous tant il est vrai qu’il y a des cons précoces et de vieux cons.

Le cher homme disait beaucoup de choses à leur sujet, et vous me pardonnerez de ne retenir que ceci: « (…) Il se dessine de façon tangible, dans la génération qui monte, une espèce d’ambition glacée d’arriver par le fric et un mépris cynique de tous les idéaux assez peu compatible avec l’idée qu’on se fait de la jeunesse éternelle génératrice de fougues irréfléchies et de colères gratuites. »

Erreur, ô lamentable erreur ! Bien sûr il écrivait cela dans les années 1980, dont on a dit bien des choses et surtout des bêtises mais il est vrai que cette décennie a brillé par l’émergence de toute une génération qui a découvert que l’argent était un moyen plutôt chouette de réaliser des objectifs dont a finalité ne regardait qu’eux ; c’était une génération – la mienne ! – qui n’avait que faire des fleurs et des cheveux stupidement longs de leurs parents dont certains arboraient encore d’immondes pantalons à pattes d’éléphant et des idées embrumées par les effluves vertes de plantes à fumer. La mièvrerie des géniteurs de la génération « X » se présentait d’ailleurs à la fois du côté du pouvoir-aux-fleurs que de celui de la réaction post-général-de-gaullienne absolument dépitée de la victoire de la Rose en 1981. Toujours est-il que le cher homme se trompait misérablement car je l’affirme : la jeunesse n’a jamais rien compris ni au « fric » ni aux idéaux de fraternité collective généralement de gauche dont on peut par ailleurs profondément douter de la sincérité. La jeunesse n’a jamais rien compris à rien d’ailleurs, parce que c’est le propre de la jeunesse : elle apprend dans le meilleur des cas et se prend le retour de manivelle dans la pomme à la première déclaration d’impôts ; dans le pire des cas elle reste jeune jusqu’à la vieillesse et adule Pierre Rabhi. C’est parce qu’elle n’a pas encore trempé ses mimines délicates dans le cambouis qu’elle est de gauche, la jeunesse, c’est parce qu’elle n’a pas encore fait autre chose qu’encaisser argent de poche et subventions qu’elle s’engage corps et âme dans le combat anticapitaliste et qu’elle se déclare amie de l’humanité des opprimés, option « Palestine ».

Mon cher Pierre, si tu me lis : la jeunesse d’aujourd’hui est pareille à celle d’hier et à celle de demain. Elle est ignare par nature et se gave d’abord et avant tout d’idées simples et faciles à vendre parce qu’elles jouent sur les sentiments et non la raison. Elle se gave de mythes avant de nous gaver avec ses revendications miteuses qui, à franchement parler, sont tout aussi totalitaires que les doctrines qu’elles entendent déboulonner au nom de la liberté, de l’égalité de la fraternité pour autant, bien entendu, qu’il s’agisse de celle par eux-mêmes définie. Le jeune d’hier comme le jeune d’aujourd’hui honnit ce qu’il affirme être l’idéal bourgeois de l’entente pacifique dans lequel tous trouvent leur avantage et où chacun fait une bonne affaire, l’entente lui apparaît comme une trahison du mythe et du grand enthousiasme collectif dont tout dépendrait. Il oppose à l’image mercantile la conception brutale d’une bataille décisive sanglante, définitive, annihilant entre des classes dont ils ne sait rien mais qu’on lui a assuré exister. Je suis bien placé pour confirmer que quelques jeunes des années 1980 ont en effet préféré l’argent plutôt que la mitraille pour se hisser au-dessus de leur milieu de naissance, mais on errerait grandement en affirmant que cette jeunesse-là fut à l’origine d’un déclin de la Jeunesse, à laquelle je mets un « j » majuscule dans le seul souci de la différencier de l’autre, éphémère adepte de l’explication rationnelle de l’argent – et on du « fric », ô stupides franchouillards ! – donnée par Francisco D’Anconia. Cette jeunesse-là, mon cher Pierre, fut un accident de l’histoire et je le regrette.

La Jeunesse, celle avec une majuscule donc, est toujours engoncée dans une opposition déclarée entre deux mythes : le peuple opprimé et le capital oppresseur. Leurs doctrines collectivistes peuvent être de gauche comme de droite, rien n’y fait et tout demeure fondé à la fois par une ignorance infinie et une projection effrayante de son ennemi et cette image est l’acmé du mythe par eux défendu. Et c’est parce que celui-ci est l’expression la plus puissante de la considérable perte d’évidence du rationalisme que la Jeunesse s’en est emparée de tous temps et il n’en sera jamais autrement. Si certains d’entre eux découvrent par accident, hasard ou intelligence que l’irrationalité du mythe n’a jamais pu empêcher qu’ils aient collaboré au fondement d’une nouvelle dictature totalitaire, il n’en sera que très peu à l’admettre, l’avouer et le dénoncer. Peut-être que mon optimisme indéfectible nourrit l’espoir de voir se relativiser l’emprise du mythe alors que le Jeune devient adulte mais la réalité me rattrape en général très rapidement sous la forme d’un Mélenchon, d’un Corbyn ou d’un Sanders.

Alors oui, j’entends bien ceux qui me disent que la jeunesse a besoin de mythes pour se former des utopies qui seront autant d’exercices intellectuels qu’ils remettront en question quand se présentera le collecteur d’impôts. Je ne nie pas qu’il faille donner libre cours à l’imagination et à l’audace pour améliorer les choses mais comment se fait-il qu’à chaque fois ce qui suscite admiration et fascination chez les Jeunes soit porteur d’un sens monstrueux construit sur l’envie, la jalousie, la haine qu’ils entendent réaliser à coup de mensonges, de spoliation et de coercition ? Mon bon Pierre, mon cher ami, mon Inspiration : tu as tout faux ! non pas parce que la Jeunesse aurait perdu ses caractéristiques fondamentales mais parce que celles-ci sont invariablement mauvaises, fausses et pour tout dire méchantes parce que primaires et primitives. Vois-tu, ce qui les caractérise en dernière analyse est qu’ils dénoncent et disqualifient par avance les prétentions de ceux qui entendent remettre en question leur monopole de représentation des opprimés dont la définition elle-même semble leur appartenir en monopole. Quelle humanité pourrait-on trouver dans ce hold-up, dans cet accaparement exclusif et définitif ?

Cette Jeunesse a ceci de méprisable : elle oppose un totalitarisme qu’elle déclare bon à un autre totalitarisme qu’elle déclare mauvais, sans jamais raisonner autrement qu’eu travers d’une grille de lecture rigide et conservatrice injustement qualifiée de progressiste – peut-être le fut-elle jadis, mais alors il y a longtemps. Si longtemps d’ailleurs qu’il faut recourir à l’Histoire pour appréhender les justes luttes contre des tyrannies abominables mais, hélas ! qui se soucie encore de l’Histoire autrement que pour justifier la réémergence de mythes résolument destructeurs dont les réalisations ont toujours et de tout temps été diamétralement opposées aux Utopies qu’ils étaient censés réaliser ?

Pierre, les Jeunes n’ont pas changé et si tu veux mon avis il y a quelques ex-Jeunes qui ont flairé la bonne affaire et qui sont en train de se refaire une santé sur le dos de l’ignorance et de la naïveté – tout ceci finira mal, j’en ai bien peur !

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