Du monde des hommes

Au risque d’en étonner quelques-uns, c’est bien parce que je suis objectiviste que « le monde des idées a plus souvent été pour moi une libération qu’un emprisonnement en comparaison de celui des hommes ». Sachez que cette phrase n’est pas de moi, ce qui justifie les guillemets et son auteur se dénoncera s’il le désire (et surtout s’il me lit, ce qui n’est pas certain), mais si je vous la livre aujourd’hui c’est qu’elle me semble très juste en plus d’être belle, poétique. J’aime penser que ce que l’esprit peut concevoir et représenter s’oppose à l’affect et à l’action, les deux autres concepts les plus constitutifs de l’être humain, dans la mesure où il s’agit d’un univers dans lequel l’humain peut exercer une pleine et entière liberté. Il ne faut quand même pas oublier que l’inconscient empêche en général d’agir librement et le petit père Freud n’y est pas allé avec le dos de la cuiller quand il parle des entraves que l’être humain subit du fait des contraintes psychiques d’ordre déterministe. En d’autres termes, notre surmoi nous dicte comment bien agir selon des contraintes morales, des devoirs et des obligations qui font partie intégrante de nos psychés. Ce n’est pas forcément réjouissant puisqu’on entrevoit bien l’impossibilité d’être réellement libre, mais cela signifie aussi que ces entraves empêchent parfois l’un ou l’autre taré de passer à l’acte et de trucider bobonne à coup d’Opinel numéro 4 si la pauvre ne s’est pas montrée convaincante à l’oral. Objectivement, ce n’est pas plus mal après tout. Il ne sera pourtant pas question de psychanalyse aujourd’hui.

Pour sa part, le monde des hommes est un univers dans lequel la contrainte est un élément sine qua non et je ne suis pas loin de penser que la liberté ne peut exister que sous la forme d’un concept qui ne fait que décrire les conditions dans lesquelles se trouvent certains êtres humains déterminés par rapport à d’autres. Autrement dit on n’est déclaré « libre » que par rapport à des « non-libres » et on s’identifie à l’un ou à l’autre par opposition. C’est donc le regard d’autrui, conditionné par une norme, qui fait d’un individu un « libre » ou un « non-libre ». D’un point de vue libéral, c’est bien évidemment absurde mais vous connaissez ma lucidité au sujet des groupes sociaux et de leurs normes : il y a toujours d’un côté la chose et de l’autre l’idée de la chose, et c’est le comportement du groupe social à l’égard de l’individu qui donne une idée de la reconnaissance de la liberté individuelle, comportement qui est principalement motivé (et justifié !) par des normes sociales lesquelles, vous le savez, sont généralement transposées en droit pour devenir contraignantes. En d’autres termes, votre liberté n’est pas naturelle mais accordée selon les normes du moment et leur matrice cognitive n’émane plus de la philosophie ni du droit naturel, mais de la doxa ambiante du monde des hommes qui a – et c’est paradoxal – évacué les idées au profit des opinions, lesquelles sont bien plus faciles à manipuler pour construire un référentiel coercitif. À ce propos : le premier qui m’opposera Durkheim s’en prend une dans le museau et si vous ne comprenez pas pourquoi, cultivez-vous ! Par contre si vous avez envie de débattre sur fond de Parsons ou Conein, là on restera probablement copains.

Le monde des hommes est donc structuré par des normativités collectives qui ont pour but de clôturer et restreindre le champ d’action des normativités individuelles – ces dernières étant confinées à la sphère privée et encore : de moins en moins – au profit des collectives. Des superstructures institutionnelles apparaitront toujours sur la base de ces structures sociales et des socles infrastructurels seront établis pour étayer et consolider le tout : c’est le monde des hommes et ne me faites pas le coup du « bon sauvage » parce que ce triptyque existe même chez le moins développé des peuples. Enfin, pour consolider la structuration et prévenir tout risque de remise en cause, il conviendra de constituer un langage simple et stable en formalisant les usages et leur expression. La langue, ainsi manipulée, devient un outil cognitif très puissant construit sur un « bon » usage de la langue, laquelle acquiert une légitimité dans le monde des hommes, c’est-à-dire le monde social, dont la prétention est clairement et ouvertement la normalisation. Alors bien sûr on peut débattre de la profondeur de cette entreprise, je serais même tout à fait d’accord pour admettre que nous sommes (encore ?) très loin de la vision du petit père Orwell, mais en tout état de cause il faut reconnaitre l’outil et le recours à l’outil puisqu’il serait illusoire voire infantile de nier que la normalisation de la langue (toujours au sens de « norme » hein, vous suivez ?) soit un effort réfléchi, planifié et en définitive : politique. Je vous accorde aussi que toute langue connaît des révisions sémantiques et/ ou syntaxiques sans pour autant devenir langage afin de stabiliser l’évolution de l’idiome, mais quand on envisage par exemple la féminisation de la langue des métiers sans autre finalité que la féminisation, on évacue le sens et on privilégie la cohérence sociale.

Celle-ci est objectivement constructiviste et arbitraire puisqu’elle dépend exclusivement d’une doxa du moment et sert principalement à consolider le monde des hommes sans aucun égard heuristique à la signification des mots. Le corrélat est qu’il devient impossible de penser une abstraction puisque les référents sont vidés de leur substance, dévoyés ou carrément éliminés. Pour le coup j’appelle 1984 à la rescousse : « Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. » et je commence à me demander, tout en rédigeant cet inoubliable billet, si je n’aurais pas dû moins nuancer mon propos précédent sur Orwell. Tout ça pour dire que le monde des hommes est toujours une construction et que son ciment est le langage, alors que le monde des idées est toujours libre et que son ciment est la langue. Si vous ne comprenez pas cette évidence, vous pouvez arrêter de me lire parce que je sens qu’on ne va pas bien s’entendre. Mais après tout, c’est vous qui voyez !

Parce que vous savez, au fond, je suis un ingénu et un gentil garçon. Je suis jusnaturaliste bien sûr, mais je sais aussi que les normes sociales du monde des hommes ne relèvent pas exclusivement de la nature ou d’une morale universelle, mais d’un construit social propre à notre temps. Ce ne devrait sans doute pas être le cas, mais j’errerais grandement en le niant et comme il en a toujours été ainsi j’apparaitrais en plus comme un ignare, alors que je suis féru d’histoire et vins fins. En revanche, j’ai beaucoup de mal à avaler la couleuvre de la construction sociale dans la mesure où, vide supra, c’est elle qui conditionnera ma liberté puisqu’elle m’impose un processus qui mène invariablement à la déviance dans la mesure où je serai toujours et naturellement dans la transgression dans la mesure où la/ ma liberté n’est plus une qualité intrinsèque mais une conséquence de l’application, par les autres, de normes arbitraires définies selon un langage absurde auquel je dénie toute légitimité. Il n’y a aucune raison immanente à cela, mais je suis de facto si ce n’est de jure un transgresseur, un déviant dont le comportement est celui auquel la collectivité accole cette étiquette –en d’autres termes : je suis ceci-cela parce que la collectivité en a décidé ainsi. C’est tout simplement insupportable et pourtant tel est le monde des hommes et tel est son emprisonnement et tel est sa laideur !

Alors oui, j’entends bien que tout le monde n’a pas lu ni compris Platon, dont le propos et la philosophie ne sont pas appréhensibles directement au sortir de l’intégrale de Pif Gadget, et je conçois parfaitement que la maïeutique soit plus obscure qu’un fondement de rhinocéros pour la plupart de mes congénères, mais enfin : comment peut-on admettre exister au travers de la sanction des autres dans un monde construit non pas sur l’accord entre parties librement consentantes mais sur l’abandon de sa propre souveraineté ? Je ne vais pas vous ressortir La Boétie mais quand même : vous vous rendez compte ou pas que le monde des hommes est le produit d’une collaboration servile entre la majorité et un petit nombre qui contraint l’ensemble des individus et dans lequel vous n’existez qu’au travers de l’appréciation des autres, appréciation complètement faussé par le recours à un langage qui a supplanté la langue ? Je suis peut-être encore l’un des rares hurluberlus à y croire, mais en tant qu’objectiviste j’affirme que la réalité existe indépendamment de la volonté de l’observateur et en cela, je m’oppose dans tous les sens du terme et avec la dernière énergie à tous les constructivistes de la Création. J’affirme ainsi que le monde des hommes est une falsification dont le but peut être humaniste et louable en théorie, au stade conceptuel, mais qu’il ne s’agit que de la résultante des à-priori sur lesquels il a été construit, rendus indiscutables par la loi et non le droit. Et c’est bien la raison qui me pousse à préférer le monde des idées, dans une démarche épistémologique parce que je traduirai toujours individuellement mes perceptions en les qualifiant pour ce qu’elles sont réellement et non pas au travers d’un prisme ou du regard de l’autre. La règle de toute chose et la justification de son existence sont déterminées par les idées, tout le reste n’est que falsification !

Du coup, je vais vous dire : je prends mon pied (en Anglais : « I take my foot ») quand on me dit idéaliste, car c’est bien ce que je suis. En conséquence, je pénètre le monde des idées pour fuir celui des humains et rencontre ce qui est vrai, ce qui me permet d’agir plus justement ce qui, en définitive, est une façon pour moi de vaincre l’angoisse que me cause – comme à tout humain – la conscience de ma finitude et l’évidence de ma fin. Parce que je suis peut-être tout ce qui précède, mais je ne suis pas idiot : je sais que rien n’est éternel, contrairement aux efforts un peu vains et plutôt pitoyables déployés par les constructivistes pour édifier un monde parfait. Ce monde-là, je m’en moque, je m’en torche, je le conchie, je m’en fous à un point tel que, si vous pouviez le visualiser, ça vous donnerait une idée de l’infini !

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