Méfions-nous de la nullité !

On peut lire dans la presse des titres édifiants qui commencent invariablement par : « Les Français … » et se poursuivent en général par des banalités affligeantes. La seule formulation qui pourrait me faire encore plus sortir de mes gonds, si cela était possible, c’est l’immonde « Non, … » qui est d’une bêtise insondable en plus d’être moche et ça va souvent de pair. « Non, les Français n’aiment pas les moules ! » m’inspire invariablement des idées violentes tombant probablement sous le coup d’une loi quelconque, il y en a forcément une puisque c’est au nombre de lois, semblerait-il, que l’on juge de l’état d’une civilisation. En plus, j’adore les moules, c’est vous dire si je suis frustré. Il y a pire, notez bien : en Belgique, le plumitif préfèrera « Le Belge … » ce qui ne manquera pas de faire sourire quand on sait qu’il y a officiellement dans le Royaume trois communautés très distinctes. « Le » Belge, c’est inepte, ça n’existe pas, c’est aussi déraisonnable que « Le » pinard, « La » femme ou « Le » fromage mais ça se fait, c’est ainsi, c’est dans l’air du temps.

Ceci étant, je me fous complétement de la formulation de ces titres, je ne lis pratiquement plus la presse, quelle que soit sa forme, et je m’en porte très bien ; tout au plus m’arrive-t-il d’apercevoir ces horreurs au détour d’une navigation sur le ouaibe et n’étant pas très sensibles aux titres putaclics, je passe mon chemin numérique bien que ma vision périphérique (ouest) capture presque toujours la vision d’horreur. Mais que les choses soient bien claires entre nous : je ne fais pas la chasse à ce genre de médiocrités, tout au plus je relève l’infraction, je remarque, je signifie.

Ce qui me semble bien plus intéressant c’est de relever l’incommensurable bêtise qu’exulte ce genre d’expressions dont je ne doute pas un seul instant que l’auteur puisse réellement saisir la portée : elles sont racistes ! Vous me direz : s’il s’en rendait compte il ne serait pas journaliste. Soit, c’est l’évidence mais il convient de prendre un peu de recul et de considérer que « Les Français vont payer encore plus d’impôts cette année » est un exemple intéressant ! En effet j’aimerais souligner que vivent en France des individus qui ne sont pas Français ; je sais bien que ça peut paraître abscons, mais c’est ainsi. Et il se trouve que s’ils ne sont pas sans-papiers, bien que la varappe sur façade de bâtiment soit à présent reconnue comme un excellent moyen de les obtenir, ces gens-là paient des impôts. Comme les Français, les vrais, les blancs ! Étonnant, non ? Est-ce à dire qu’ils n’en paieront pas plus cette année et que seuls les heureux détenteurs de la nationalité hexagonale seront encore plus spoliés par l’État ? Non, bien sûr. Tu passeras toi aussi à la caisse, étranger, tu verseras ton écot et paieras l’octroi après t’être fait dépouiller de la moitié du produit de ton travail comme tout le monde. Enfin pas tout le monde parce qu’il existe une catégorie d’individu qui, tout comme les sans-papiers, ne paie pas d’impôts : ce sont les fonctionnaires. Mais globalement, Français ou pas, tu cracheras au bassinet. Il est donc parfaitement évident que l’auteur d’un titre pareil exclut une bonne partie de la population contribuable au seul prétexte de ne pas être Français, ce qui est un parti-pris dénué d’autres fondements que la bêtise et/ ou la volonté de reconnaître qu’en France, il y a les Français et il y a les autres. Racisme, donc.

Vous me direz : « Tu t’énerves pour un rien », mais c’est oublier que les choix des mots ne sont jamais innocents. Qu’est-ce qu’un mot sinon un élément extrait d’un ensemble vaste et hétérogène qui se nomme la langue et est destiné à exprimer le réel ou l’idée qu’on s’en fait ? L’usage des mots n’est rien d’autre que l’instrumentalisation d’un code (la langue) pour exprimer des thèmes plus ou moins concrets en s’appuyant sur la dimension courante et commune afin que tout-un-chacun puisse comprendre ce que l’auteur a voulu exprimer au terme d’une réflexion. Il est donc capital de bien choisir ses mots, on ne peut pas céder à la facilité, même lorsque dans le langage courant un mot ne signifie plus tout à fait ce qu’en dit l’Académie. Les mots sont les charnières entre la pensée et le réel car la pensée et la langue sont toujours mises en bijection: à chaque mot correspond quelque chose et inversement. Je veux bien admettre que l’idiot auteur des titres suscités n’est pas à proprement parler raciste, ce n’est d’ailleurs globalement jamais le cas, mais il est a minima un ignare et un jeanfoutre.

Et j’ajouterai que, si, je m’énerve bien pour « quelque chose » parce que cette manière de s’exprimer révèle encore une autre facette absolument abjecte de l’esprit : le conformisme à la collectivisation ! Parce qu’entre nous, « Les Français » ça n’existe pas au-delà de la notion de nationalité qui n’est rien d’autre que le lien juridique qui relie un individu à un État déterminé dont il découle quelques droits & obligations dont sont, en principe, exemptés les étrangers résidant sur le territoire de l’État en question. Et si on s’en tient à cette définition, qui a le mérite d’être limpide à défaut d’être sensée, le gros paquet de non-Français résidant en France qui se fait plumer par le fisc comme tout le monde doit être terriblement heureux de ne pas se voir englober, fraternellement, parmi les destinataires des articles généralement sublimes que des demi-demeurés ont titré: « Les Français … » !

Il est temps à présent de vous expliquer pourquoi il est péremptoire d’affirmer qu’il s’agit de racisme : englober arbitrairement des individus dans un groupe est uniquement possible parce que l’on admet que le groupe prime sur l’individu dont on réduit les qualités et les caractéristiques au groupe en question. Peu importe d’ailleurs si l’individu en question admet ce rattachement, il s’agit dans tous les cas d’une sorte d’expropriation : cet individu est dépossédé de ses mérites au profit d’un groupe qui le dépasse et finit par le posséder après l’avoir dépouillé de son identité. À ce stade, je propose à mon lecteur de faire un petit tour par les Cahiers de l’hydre qui ont reproduit en 2017 des extraits du célèbre article d’Ayn Rand publié 1963 dans « The Objectivist Newsletter » : il y a là une base claire, nette et précise tout autant que solide pour étayer mon propos. En effet, si le racisme est immanquablement issu du collectivisme c’est tout simplement parce que celui qui s’en rend coupable considère qu’une masse d’individu peut se résumer à quelques caractéristiques, réelles ou imaginaires, et que cela suffit à le classer dans une catégorie dont les caractéristiques sont souvent tout aussi arbitraires que le processus qui a amené et permis ce classement. De même s’adresser à une multitude d’individus en commençant par les embrigader sous une bannière – même juridique – est éminemment raciste, tout simplement parce qu’il y a de facto compartementalisation de la société. Ce sont les mêmes qui nous rabâchent avec l’égalité, la fraternité et l’antiracisme citoyen qui usent à tort et à travers de ces formules pauvres et vides : « Les Français … » ce n’est pas seulement vilain, c’est avant tout une injure à l’individu dont il est fait fi du consentement qu’il soit Français ou Guatémaltèque (comme il en va de l’impôt, je le rappelle !)

Or la formule ne soulève aucune indignation, aucune orfraie ne crie et nulle oie blanche ne s’offusque ! On sera accusé de racisme si on indique clairement «  ici on ne sert que les asiatiques » à la devanture de son troquet, mais on peut titrer : « Les Français tiennent mieux l’alcool que les Allemands » (je titre est, de toute évidence, une invention). On honnira « 10% de réduction à nos clients belges » mais ce titre pondu par la Fédération belge des distributeurs de boissons est, pour le coup, absolument authentique et complétement acceptable : « Le Belge boit en moyenne 130 litres d’eau en bouteille par an » L’émigré au pays du surréalisme que je suis aurait plutôt tendance à considérer la formule à la limite de la politesse, vu les taxes, accises et impôts que je verse au trésor du Royaume, notamment en payant une TVA exorbitante quand j’achète l’eau : à 21% la spoliation, j’aimerais quand même apparaître dans les statistiques, si ce n’est pas trop demander !

Car le corollaire de ce qui précède (ou est-ce le ferment ? je me tâte …) est que les auteurs de ces titres ont remisé leur intelligence sur l’étagère de leurs certitudes qui me semble bien remplie et qui finira sans doute – je l’espère ! – par craquer. Car il faut comprendre ceci : l’usage, l’abus même de formules creuses ou, au contraire, de généralisation abusives par effet de mode est sans même penser à mal le marqueur d’une déficience intellectuelle grave. Non pas parce qu’il s’agit d’un manque de maîtrise des mots et de la langue (et cela est déjà fort préoccupant chez des journalistes) mais bien parce que l’on peut y voir le crépuscule de ce qui fait à la fois l’intérêt et la puissance des langues humaines par rapport aux moyens de communications animaux : l’expression du lien entre ce qui se pense et ce qui s’écrit et se dit, c’est-à-dire l’expression de la raison. Or admettre les formules simplistes, creuses, convenues, faciles etc. sous prétexte que le lecteur comprendra, en gros, de quoi il s’agit revient à admettre que la consistance cognitive du langage n’est pas importante et à partir de là, on peut y mettre ce qu’on veut. George Orwell ne dit pas autre chose au sujet de la Novlangue qu’il avait inventée pour « 1984 » et qui n’est rien d’autre qu’un langage dont le but est l’anéantissement de la pensée, la destruction de l’individu devenu anonyme dans le collectif, et en définitive l’asservissement d’un peuple.

Lewis Carrol n’exprime pas autre chose dans ce dialogue entre Humpty Dumpty et Alice dans De l’autre côté du miroir : « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »

Je n’ai bien entendu pas le début du commencement d’une preuve que mes scribouillards soient impliqués dans un grand complot visant à l’asservissement du peuple : en réalité je les soupçonne simplement cons comme des meules. Mais il n’en demeure pas moins qu’une dynamique du langage s’est installée qui tend sûrement vers un appauvrissement orwellien qui finira, naturellement dans le meilleur des cas, par l’extinction du Français ou, dans le pire des cas, par son remplacement par un sabir convenu et codifié. On admettra les formules à l’emporte-pièce parce qu’on n’y prête plus la moindre attention ; on sait fort bien que le plumitif du Monde qui écrit « Les consommateurs français sont, chaque année, plus nombreux à se tourner vers les produits bio »  n’est pas raciste, sinon il n’écrirait pas dans Le Monde, mais il n’en demeure pas moins que le consommateur étranger vivant en France pourrait légitimement être légèrement courroucé, voire carrément choqué d’être ainsi évincé de l’essor du bio en France.

« Mais tu t’énerves vraiment pour rien », me rétorquera-t-on ! « ce n’est peut-être pas très heureux comme formulation, mais on comprend ce que l’auteur veut dire, il n’est pas raciste voyons ! » Eh bien non ! Non ? non et non – mille fois non car c’est n’importe quoi, c’est misérable, c’est inadmissible – admettrait-on que 2+2=5 signifie en réalité 2+2=4 ? Mille fois « non » car dès le moment où l’on fait fi des rapports entre le langage et le monde c’est l’intelligence qui abdique, c’est la raison qui rend les armes, c’est la défaite de l’esprit – l’individu est vaincu.

Or, permettez-moi de le rappeler ici : vae victis ! (et, ironie du sort, c’est un ancêtre de Français qui en est l’auteur !)

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