Les riches vous disent merde!

Il faut rendre à César ce qui lui appartient et au fisc ce qui ne lui appartient pas : le titre de ce billet est à la fois celui d’un blog parodique qui m’a bien fait rigoler et une interjection utilisée de façon assez récurrente par votre serviteur et j’avais envie depuis longtemps de m’en saisir comme trame d’un billet d’humeur (en 2009, Libé lui avait même consacré un article que je vous recommande car je vous sais friands de Daubes et autres délicatesses de coquins.)  Tout ça pour vous dire que je n’ai rien inventé et qu’il faut toujours faire amende honorable, c’est une attitude saine qui permet une veulerie sans nom alors que d’ordinaire il serait plutôt de bon ton de considérer sa position avec humilité et introspection ; oui mais voilà, moi quand je hais, ça m’excite humoristiquement et je supposais jusqu’il y a peu qu’il en est de même pour mes congénères.

Las ! J’éprouve à force une légère lassitude à vivre dans une société, n’en déplaise à la gauche, où chacun s’efforce de vivre aux crochets tous mais où il est de bon ton de vilipender « le riche » (on vous expliquera les guillemets plus tard, c’est un truc d’écrivaillon pour captiver son lectorat) qui ne peut être qu’interlope car on ne devient pas riche sans exploiter, spolier, voler, bref en étant honnête. Le travailleur est honnête, le prolétaire est honnête et finalement le « pauvre » ne saurait être qu’honnête : alors que les riches sont tous méchants et cons, les pauvres sont tous gentils (et parfois cons aussi mais c’est pas grave puisqu’ils sont honnêtes). C’est pas tellement que je sois riche, c’est très relatif « riche », Pierre Rabhi estime être milliardaire parce que de sa fenêtre il peut admirer 17 clochers et que la nature lui offre « un milliard de biens » . Après tout, pourquoi pas et puis soyons francs : le ridicule ne tue pas, même s’il devrait parce qu’en France on encense Piketti et Hessel. Bref, ce n’est pas tellement que je sois riche, non, c’est que j’en ai soupé de cette mentalité qui atteint parfois des sommets de stupidité en invoquant Spinoza pour affirmer qu’à la lumière de la Raison, de la Fermeté de l’Âme et de la Générosité, il convient de voir combien la réussite et la richesse relèvent du vulgaire.

Ce que les plus perspicaces d’entre vous auront déjà compris c’est que le sujet n’est nullement la richesse, c’est la haine, le rejet, le dégoût largement distillé depuis l’enfance par l’enseignement de l’État, la presse et l’église (enfin ce qu’il en reste) qui permet l’émergence, la pousse et l’enracinement de ces sentiments dégueulasses qui ne seraient jamais tolérés s’ils s’appliquaient à d’autres catégories de frères humains, comme par exemple les asiatiques ou les nègres. Le sujet c’est la violence légitime envers « le riche », qui n’est qu’un concept très volatil, autrement dit la violence dépourvue de toute déviance et presque encouragée comme ciment social, bref comme élément central d’une société donnée. Max Weber et Norbert Elias auraient certainement parlé de processus de civilisation en démontrant qu’il suffit de préciser les limites de la violence pour la rendre acceptable afin de forger, en dernière analyse, une norme sociale que le pouvoir aura le bon goût de graver dans le marbre blanc de la Loi par le subterfuge de la progressivité de l’impôt et autres spoliations drapées dans le voile aussi douteux que flou de l’impôt sur la fortune. En conséquence de quoi vous comprendrez fort bien que le « riche » qui ne paierait pas serait encore plus haïssable, bouh, la fiente, l’horrible, le vilain ! et s’il n’est pas identifiable par l’écôt le « riche » le sera par la statistique, puisqu’en France il paraît selon Xerfi qu’on est riche à partir d’un revenu mensuel net obtenu en multipliant le revenu médian par deux, soit 3.076 euros pour un(e) célibataire sans enfants. Ce dont on peut conclure qu’il est légitime de haïr environ 10% de la population française. Ce qui nous amène tout naturellement à envisager la question de la moralité d’une telle norme sociale, puisqu’il me semble après réflexion qu’elle se moque comme de ses premières chaussettes de la représentation générale de ce qui est bien et de ce qui est mal : car fondamentalement, haïr c’est mal, non ?

Eh bien non, haïr les riches ce n’est pas mal à partir du moment où le sentiment est éprouvé en adéquation avec le fondement idéologique du groupe social dans lequel on se trouve à un moment donné. C’est une haine licite et légitime car elle permet à la fois au « pauvre » (en fait : la grande majorité des individus dudit groupe social) de se situer moralement et d’exister dignement dans une société profondément injuste. Alors bien sûr il n’est pas nécessaire d’être pauvre pour haïr le riche en toute quiétude d’esprit, car en effet le riche peut lui aussi haïr le riche, un autre riche bien sûr, pour peu que le premier se soit déclaré dans le camp du bien, celui des « pauvres ». Car il faut bien comprendre ceci : cette haine licite est en réalité tout à fait indépendante de la réalité puisqu’elle consacre l’appartenance au « bon » camp, comme on disait jadis le « bon » Dieu ou la « vraie » foi. Ce n’est donc pas une pulsion comme le déclarait déjà mon cher Sigmund en 1933, c’est un conformisme. Ce n’est pas la conséquence déplorable d’une généralisation abusive qui peut effectivement s’accommoder d’une bonne grosse jouissance pathologique, c’est le résultat direct d’une volonté profonde de ne pas être stigmatisé, dénoncé, exclu du groupe social. Car enfin, quand un millionnaire affiche son soutien à la spoliation légale par l’impôt il faudrait être particulièrement loin dans une folie furieuse pour envisager le geste désintéressé, le beau geste, la main tendue vers le peuple qui approuve en bavant et, pour certain, en réprimant un début d’érection. Ce riche-là est bon, il est acceptable, il respecte la norme : il sait qu’il n’est qu’un abject étron purulent à éclater à la chevrotine, car il est riche, mais il a choisi le Camp du bien. Il ne sera donc pas haï par le « pauvre », ou alors pas trop, à peine honni car il faut bien exprimer une sorte de sentiment. C’est là qu’on quitte la morale pour la logique.

Car pour exister dans le groupe social il n’est pas seulement nécessaire d’afficher un conformisme réel ou joliment feint; il y a un minimum de logique dont on ne peut se passer. En effet, puisque la dissidence entraine mise au ban et parfois ostracisme, le quidam n’est généralement pas enclin à la dérogation aux normes, il risque gros puisqu’il se définit – nous l’avons vu ! – par sa place dans le groupe social. C’est pourquoi le « pauvre » appliquera une logique implacable en choisissant de haïr le « riche », quand bien même dans son for intérieur le brave quidam sent bien qu’il comment une injustice morale. Admettons par exemple que nous prenions pour argent comptant le vocabulaire qu’utilise le « pauvre » : la haine exprimée est justifiée par la malignité du « riche » et elle porte même un caractère rationnel et cohérent qui découle d’un instinct grégaire de survie. On est libre dès d’affirmer que le haineux désire le bien mais qu’il choisit de se conformer à certains critères de rationalité et de cohérence : il fait un choix logique, il se préserve. En ce sens le fait que le vrai soit ce que visent ses choix n’implique en rien qu’il croie en ce qu’il énonce (globalement : « les riches sont haïssables ») puisqu’il s’agit pour le « pauvre » de ne pas s’exposer à des sanctions. Il comprend que la norme dont il a été question plus haut est malsaine, mais il fait un choix logique qui, à défaut d’être rationnel, a ceci d’intéressant : c’est humain.

N’allez pas pour autant vous imaginer que j’excuse le quidam en question quand bien même je comprendrais le moteur de ses actions. Il n’y a aucune justification recevable pour la haine du riche, pas même le vice, la crédulité le conformisme ou la bêtise. Si on nous intime par ailleurs l’ordre de ne pas haïr le jaune, le nègre ou le raciste (car dans ces cas précis, la loi est claire !) pourquoi est-il légitime de haïr le riche ? Bien qu’il se trouve que nous ne sommes pas forcément concernés, nous-autres libertariens qui ne pratiquons pas la collectivisation normative et qui par conséquent ne pouvons être racistes – c’est une impossibilité définitive – réclamons dès lors le droit d’aimer comme de haïr sans que, par ailleurs, soit lié à ce choix individuel une norme quelconque ou une obligation logique. Il n’en demeure pas moins qu’il est révoltant de constater qu’une discrimination soit licite et une autre ne le soit pas. Pire : celle qui est licite définit celui qui la profère, l’identifie dans le camp du bien, alors que n’importe quelle référence à une discrimination, une haine illicite expose au mieux à la vindicte populaire, au pire à la haine. Mélenchon peut éructer : « qu’ils partent tous ! » à l’égard des riches, mais quand le clan Le Pen vomit similaires imbécilités à l’égard des maghrébins il se ramasse un procès.

Vous aurez remarqué, fins observateurs, que je n’ai ni tenté de vous convaincre de l’utilité des riches, de leurs vertus et de leur rôle dans l’économie, qu’il n’a pas été question des risques et des aléas de l’entreprise ni même du hasard qui fait naître riche et dispense de travailler. Pour être franc je m’en fous éperdument, ça n’a absolument aucune importance parce qu’il est question ici d’une réalité objective : la haine du riche existe indépendamment de l’observateur, y compris de celui qui hait, y compris si son choix résulte d’une logique. À partir du moment où on lui retire ses oripeaux idéologiques la haine demeure là, nue et détestable, elle existe tout simplement et elle n’est absolument jamais acceptable, encore moins justifiable. On ne peut pas être dans le « bien » et haïr à la fois, c’est impossible ! Celui qui hait peut toujours tenter d’expliquer ses convictions par son expérience personnelle, ça ne changera absolument rien au fait que cette haine est fondamentalement inacceptable parce qu’elle est le produit de l’envie, de la convoitise, de la jalousie, de l’appétit pour ce que possède « l’autre », déclaré « riche » et suspect d’avoir volé sa richesse au « pauvre ». Parce que le riche ainsi attaqué risque beaucoup à organiser sa défense, attendu que celle-ci serait la preuve de sa culpabilité.

Alors je vais vous dire : Adversus periculum naturalis ratio permittit se defendere, et en l’occurrence il est grand temps de proclamer bien haut et bien fort : les riches vous emmerdent !

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