Un crayon dans ta ferme

Je refermais il y a peu le délicieux « I, Pencil: My Family Tree as Told to Leonard E. Read » dans son édition originelle de 1958, heureux de l’avoir relu une énième fois et certain de ne pas le laisser prendre la poussière tant il est vrai qu’il est bon de reprendre les fondamentaux non pas pour s’assurer de le connaître par cœur, comme le ferait un mystique banal, mais pour confronter ses souvenirs avec la réalité qui, parfois, nous claque le museau au détour des méandres d’internet. La réalité c’est qu’aucune des personnes impliquées dans la production de ce crayon n’accomplit sa tâche parce qu’elle a besoin d’un crayon, et chaque individu considère son travail comme une façon d’obtenir les biens et les services dont il a envie. Ce que nous dit Read, c’est qu’en définitive nous n’achetons pas un crayon mais un service-crayon, matérialisé par le produit en question qui a une utilité intrinsèque mais dont le cycle de vie avant d’être acheté est déjà long et a permis moult profits et marges à un nombre très sous-estimé d’individus. C’est absolument fascinant et c’est absolument valable pour l’immense majorité des biens et des services ; c’est logique et rationnel. Et on peut décliner cette histoire, on peut l’étendre, l’appliquer à d’autres domaines et même la paraphraser en utilisant la donnée fondamentale, l’intervention d’acteurs multiples, pour appréhender d’autre processus qui résultent invariablement en un produit ou un service final dont le prix n’est qu’une indication et non sa valeur.

Or donc voici ce qui m’a claqué le museau : je venais de découvrir une image composée par un collectif d’agriculteurs («FDA – Fiers d’être agriculteurs », c’est ici ) d’un niveau d’ignorance presque aussi crasse que le serait un économiste de gauche, si tant est que cette proposition fût raisonnable. Possible, je ne dis pas, mais raisonnable … bref : il y était question des gentils agriculteurs qui créent des emplois et font vivre les territoires ruraux et de la grande distribution vilaine et hideuse, avide de bénéfices juteux aux dépends, naturellement, des précités. A gauche, des prix offerts aux producteurs, à droite ceux pratiqués à la vente dans les enseignes de la grande distribution. Et au milieu, votre serviteur, Read et le crayon !

Voici l’image et le texte qui l’accompagnait (fôtes de l’aurtograffe d’origin, en franssé dans le text):

Il faut que chaque consommateur voit cette image.

Il faut que chacun comprennent qu’ils payent de la viande à un prix très cher alors que celle ci est acheté pour presque rien au producteur et en plus la plupart du temps la viande que vous acheté en supermarché est de mauvaise qualité.

Chacun doit prendre conscience de cela et soutenir l’agriculture française pour que celle ci survive et que chacun puissent manger de bien meilleur produit à un meilleur prix. Si l’agriculture manifeste aujourd’hui ce n’est pas uniquement parce qu’elle n’est pas assez payé pour survivre, c’est aussi pour que demain chaque consommateur mange de la viande de qualité

Ceci est donc un billet d’humeur, de mauvaise humeur car pour être franc: ignares, vous m’emmerdez !

Déjà, va-t’en demander au producteur qu’il te vende la côte de bœuf à 3,60€ le kilo, tu verras comme tu seras bien reçu ! M’est avis que le cher homme, s’il ne pratique pas tout à fait les prix de la grande enseigne, sera plus proche de 10€ mais enfin ne soyons pas chafouin et admettons qu’il vende sa barbaque « de qualitay » moins cher que la grande distribution (appelons-la M. Leclerc, par exemple, au hasard). M’est avis aussi que vous aurez intérêt à courir vite si vous envisagez de négocier le prix à la baisse parce que, vous comprenez mon bon, mon brave, mon camarade : le profit c’est mal et c’est ce que vise M. Leclerc – ne soyez pas comme M. Leclerc (c’est là que l’agriculteur saisit sa fourche ou son calibre 12, en général). Mais là n’est pas mon propos, ni le rapport avec le crayon : ce que j’entends détailler ici est l’immense bêtise des ignares responsables de ce message idiot, et la plus grande bêtise encore de ceux qui le relaient sans la moindre réflexion, hors réflexe pavlovien : l’agriculteur c’est bien, Leclerc c’est mal (vide supra).

Considérons le « bien », voulez-vous ? En amont du bout de bidoche vendu par l’agriculteur au quidam éco-citoyen qui se fournit directement chez lui, il y a toute une série d’acteurs socio-économiques qui rendent possible la vente dudit bout de bidoche. Ils bénéficient donc des échanges divers et variés qui permettent la proposition de valeur in fine que constitue le bout de bidoche, surfant par ailleurs sur la vague particulièrement obscure du « circuit court », label © du Camp du bien. A ce stade on peut déjà rire intensément à l’évocation de ce « circuit court » qui n’a de court que le nom et la vue qu’en ont les ânes qui marchent dans la combine. On peut à la limite saluer le coup de maître de la fédération des agriculteurs qui y voit un moyen, pas idiot d’ailleurs, de s’assurer un revenu garanti en éliminant toute la partie en aval de la chaine de valeur ; en d’autres termes : s’il n’y a plus de Leclerc, il n’y a plus rien entre le producteur et le consommateur et on s’entend pour fixer les prix. La conséquence logique sera la faillite de tous les acteurs socio-économiques en aval mais dame ! qu’importe : l’agriculteur fait de la « qualitay » (il me semble que le terme fut forgé par l’immense H16 …) et « maintient la vie dans les territoires ruraux ». Que crèvent les intermédiaires suivants, leurs familles et leurs traites, leurs autres fournisseurs de biens et de services, leur pouvoir d’achat ne nous intéressent pas, nous sommes en circuit court, nous, môssieur ! Voilà, nous y sommes : tout à son affaire de dénoncer l’odieux exploiteur de la grande distribution, le gentil (et exploité) agriculteur ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre que ce qu’il exige c’est ni plus ni moins que la ruine de tous ceux qui, par leur activité, leurs idées, leurs inventions ou tout simplement leur esprit d’entreprise créent de la valeur avant que le bout de bidoche n’arrive, juteux et fumant, dans l’assiette de M. Toutlemonde.

Car après l’agriculteur il y a plusieurs dizaines de bénéficiaires directs (ceux dont le bénéfice dépend directement du bout de bidoche) ; il y a quelques centaines de bénéficiaires indirects (ceux dont le bénéfice dépend de ce qu’il proposeront comme biens & services pour permettre au précédent(s) de réaliser leur propre bénéfice) ; il y a aussi quelques milliers de bénéficiaires induits (ceux dont l’activité est rendue possible par l’activité des précédents) ; et si on considère qu’il y a également un effet catalyseur ce sont des centaines de milliers de bénéficiaires qui apparaissent dans le champ du possible socio-économique. Y compris M. Toutlemonde et Mme. Michu qui vont chez Leclerc parce qu’ils n’ont pas les ronds pour faire le trajet de la ville à la campagne afin d’acheter, au juste prix donc (…), le bout de bidoche qui me sert ici de crayon et au prix duquel il faut ajouter le coût d’acheminement. A ce stade, Madame Michu se sent envahir par un sentiment diffus mais très présent d’enfumage : le bout de bidoche est « de qualitay », il est moins chez que chez Leclerc (et encore: s’il arbore un joli label « bio » le bouseux en rajoutera une couche sur le prix … ), mais il faut aller le chercher … dont coûts ! Moi je m’en fous : je suis blindé de thunes, ça me fera une belle balade à la campagne en voiture hybride … encore que : j’ai autre chose à faire et puis (comme j’ai les moyens) je me fous de Leclerc et je vais chez mon boucher préféré ou dans une épicerie fine qui vend de la bidoche de qualité. Chère, mais de qualité. Madame Michu, c’est pas certain qu’elle ait ne fut-ce qu’une Dacia d’occasion pour effectuer le trajet et poser un geste citoyen ! Je me demande d’ailleurs, car je suis effectivement chafouin, si les pauvres agriculteurs se soucient des pauvres tout court, faudra que j’y pense pour un prochain billet d’humeur ! Vous me direz : et le crayon dans tout ça ?

Eh bien je vais vous le dire : il n’est pas question, fondamentalement, d’agriculteur, de bidoche ou d’intermédiaires réalisant de juteux bénéfices, il est question de liberté ! Car les benêts auteurs de cette image se demandent « à qui profite la marge » ? Mais à tout le monde, ô ignares, à tous ceux du début à la fin de la chaine de valeur, en amont et en aval, à côté et au-delà, il y a une myriade d’individus qui profitent de la marge et qui en vivent – ce dont vous voulez les priver, c’est de la liberté d’exister et de profiter des multiples échanges qui existent entre votre industrie et l’assiette. Et puis qu’est-ce qui vous empêche, agriculteurs, de créer un nouveau circuit de distribution qui réponde mieux à vos attentes, à vos besoins (au passage, n’oubliez pas d’intégrer les coûts et de voir le prix au détail se rapprocher de ceux de Leclerc) ? Mielleux pleurnichards, que voulez-vous réellement ? Agissez bon sang, bougez au lieu de vous plaindre, au lieu de rejeter une hypothétique faute, une vague responsabilité largement fantasmée sur la grande distribution parce que vous n’êtes pas crédibles. Votre activité n’est pas rentable ? Mais à qui la faute : la PAC (40% du budget de l’UE quand même !) et les subventions que vous touchez, les prix garantis, les protectionnismes et les aides qui ne font rien d’autre que créer un état de dépendance et des surplus toujours plus édifiants, sont autant de raisons pour lesquelles vos entreprises ne sont pas rentables, vous avez consommé tout cet « argent-des-autres » et il ne reste plus rien ; vous avez remis votre avenir et votre noble profession entre les mains de technocrates qui ne peuvent rien pour vous, sinon vous donner l’illusion d’un avenir garanti par des procédures complètement détachés des mécanismes du marché. Vous vous sentez pris à la gorge par des prix que vous jugez indignes mais ce n’est pas (entièrement) de la faute de Leclerc puisqu’actuellement la gestion des prix est organisée par les hommes de l’Etat, depuis Bruxelles ou Paris, fixant des prix « administratifs » qui devraient, en plus, vous être garantis afin de vous protéger contre les caprices des Leclerc. Mais quand il y a flambée des prix, vous ne réduisez pas vos marges : le prix est dès lors garanti pour le producteur, mais pas pour le consommateur ! Inacceptable. Vous nous enfumez avec les prix de la bidoche, mais vous oubliez que ce que nous achetons ce n’est pas la bidoche mais le service-bidoche, avec tout ce que ça comprend d’intermédiaires et de marges et de bénéfices.

Et pour terminer, une question que personne ne soulève : la TVA … en France, un producteur de viande vend sa carne sur pied avec une TVA à 20 %; en revanche, celui qui la transforme en entrecôte, lui il facture son produit en TVA réduite! Si vous savez faire une déclaration de TVA vous allez comprendre le problème: si j’ai 20 € de TVA déductible sur mes achats et que j’applique une TVA à 5,5% sur la revente j’ai un crédit de TVA de 14,50 € et l’état me fait le chècos! Vous pouvez vérifier, la source est ici. Je peux vous garantir une chose : au 21ème siècle, si les intermédiaires disparaissent, peu auront encore assez d’argent pour vous acheter de la bidoche ! Parce qu’ils auront perdu leurs boulots d’intermédiaires et que vous n’aurez pas – faites-moi rire ! – baissé vos propres marges à moins que les hommes de l’Etat ne vous y forcent comme vous aimeriez qu’ils forcent M. Leclerc et là vous aurez vraiment tout perdu !

Ce monde est foutu, c’est l’évidence, mais les précédents l’étaient aussi et en dernière analyse : Bis repetita placent!

 

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2 commentaires sur “Un crayon dans ta ferme

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  1. Etant moi même agriculteur (mais pas éleveur), je suis partagé par votre article… On est extrêmement conscient que nous faisons vivre toute une économie (fournisseurs, clients,…) et la supprimer ne nous rendra pas plus riche. C’est d’ailleurs un des biais de réflexion de mes collègues en particulier en bio qui se vantent de ne plus rien acheter aux fournisseurs, d’être en autarcie et que c’est mieux (kamdubien inside)…
    En revanche on ne peut nier que la rémunération des agriculteurs est très faible voire inexistante et ce malgré un travail très contraignant (en particulier l’élevage). La multitude d’agri face aux peu d’acheteurs ne peut être qu’en défaveur de ces derniers d’autant que leurs produits sont périssables. La concurrence étrangère étant ce qu’elle est, nous ne pouvons nous aligner sur les prix les plus bas, nous sommes donc perdu! Je peux tout a fait comprendre l’idée libérale qui vous anime mais nous savons bien qu’un agriculteur français croulant sous les normes, les taxes et impôts divers ne fera jamais le poids. Ceci n’est pas prêt de changer et les « solutions » qui sortiront des récentes EGA ne seront qu’un boulet de plus attaché a notre compétitivité.
    Je serai curieux de savoir comment vous verriez l’agriculture idéale dans votre monde a vous???
    Il y aurait plein de choses a dire mais le temps me manque, c’est dommage.

    PS: je suis venu ici après avoir lu un billet d’h16

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  2. Merci pour ce commentaire. Je n’ai pas la prétention de proposer un monde parfait, idéal, radieux: j’aspire plus simplement à porposer un monde dans lequel l’individu serait libre pour peu qu’il respecte quelques principes, des axiomes comme la non-agression et le respect de la propriété privée honnêtement acquise. Mais je lis dans votre intervention le début d’une réponse à votre question: vous croulez sous le poids de l’Etat, peu importe quelle en serait la manifestation. L’Etat ne respecte pas l’axiome de non-agression, puisqu’il prend à Pierre sous la menace pour donner à Paul. L’Etat ne respecte pas non plus votre droit le plus absolu de décider comment produire, à qui vendre et à quelles conditions le faire puisqu’il édicte des normes et vous enferme dans des carcans tous plus contraignants le suns que les autres.
    Je n’ai pas d’autre solution que de vouloir un monde où l’agriculteur, le producteur, l’entrepreneur, etc, bref: l’individu pourrait décider par lui-même et bien entendu assumer les conséquences de ses actes, puisque la liberté n’a aucun sens sans la responsabilité. L’Etat vous a confisqué les 2 depuis longtemps, créant ainsi un environnement qu’il est le seul à contrôler. Vous en souffrez, j’en suis absolument désolé, croyez-moi!

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