Vous n’êtes pas du côté des anges

Et ça ne date pas d’hier ! Il est bon de prendre du recul, tant il est vrai que le feu de l’action ou la proximité des évènements peut aveugler ou, à tout le moins, affecter les meilleurs esprits de cécité intellectuelle. Et en l’espèce, j’affirme que la liberté d’expression n’est ni pire, ni meilleure qu’avant, ni plus ni moins entravée. Ce que loupe l’observateur ayant omis de prendre du recul, c’est que c’est la nature de l’entrave qui change, évolue, s’adapte, etc. et non son existence voire sa profondeur qui, elle, est éternelle.

Prenons un exemple qui nous servira de repère historique.

Merveilleuse à bien des égards et repère incontournable de l’Occident, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (DDHC) de 1789 sanctuarise le principe même de la liberté d’expression en son Article XI : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme » et d’ajouter  que « tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » Il va de soi que le soulignement est de moi et qu’il sert principalement à vous faire observer que dès le départ il sera question de limiter la liberté d’expression dans des cas qu’il reste à déterminer. Quelques siècles plus tard, la Cour européenne des droits de l’homme a souligné à plusieurs reprises que « la liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, mais a laissé aux États d’adopter, en leur qualité de garantes de l’ordre public, des mesures même pénales à l’encontre de ceux qui nuisent à l’ordre établi. La continuité du principe ne saurait être plus claire et, en d’autres termes, c’est le principe lui-même qui est cristallisé, charge à d’autres à préciser sa nature et sa profondeur par le truchement de la loi. Vous me direz que cette précision interdit justement l’arbitraire dans la restriction de la liberté en question, puisque le changement de paradigme opéré prévoit un régime répressif défini par la loi et s’appliquant à tous alors que le régime préventif de la censure préalable sous l’Ancien régime était absolument arbitraire. Ce n’est pas faux, mais cette provision conservatoire interdit automatiquement d’envisager le droit à l’expression libre comme un droit absolu, un droit naturel. Que faut-il donc en retenir ?

Je prends le risque d’affirmer que les rédacteurs de la DDHC, dont l’abbé Grégoire proposait qu’elle fût accompagnée de celle des devoirs – ce qui ne fut évidemment jamais le cas – avaient moins l’esprit à garantir la liberté d’expression que de pérenniser sa censure tout en permettant à celle-ci d’évoluer avec son temps, astuce qui en fait réellement un outil d’une puissance inouïe. En effet ; il suffit d’une loi antérieure criminalisant une action ou une expression pour qu’ipso facto la liberté d’expression s’arrête et il devient évident que la justification de l’interdiction réside donc exclusivement dans ce que l’esprit du temps désignera comme « [le] mal ». C’est le Zeitgeist qui est le référentiel de la loi et une causalité abstraite s’établit donc pour justifier d’une entrave à la libre expression. En clair : si la loi permet, voire encourage l’agression il sera licite de s’exprimer en faveur des pires exactions contre les individus, leur propriété et in fine, leur vie. À mon avis ça doit vous rappeler quelque chose, et si ce n’est pas le cas je ne puis plus rien pour vous. Il faut donc retenir que le merveilleux changement de paradigme de 1789 a en réalité posé un repère inaliénable particulièrement chafouin, à savoir que la norme et son respect sont plus importants que la liberté à dire les choses : peu importe ce qui est dit, il faut le dire dans le cadre exclusif de la loi !

Et là je dis : « chapeau ! » parce que les rédacteurs de cette clause ont effectivement pérennisé la censure sans même y faire référence. D’une main je te donne (un peu), de l’autre je t’enlève (tout, mais c’est pour ton bien). Et on mesure à présent le gouffre établi entre la philosophie libérale qui, comme chez un John Stuart Mill, affirme que la censure est injustifiable dans tous les cas, quelles que soient les opinions, même les plus abominables, et l’ordre social-démocrate hérité de 1789. Bien sûr, ceci ne naît pas avec la social-démocratie, mais il faut bien fixer des repères et il semblerait que nous vivions toujours, globalement, dans des sociétés organisées ainsi donc permettez-moi de faire simple et de limiter mon propos aux sociétés occidentales, issues du monde gréco-romain-judéo-chrétien. Libre à vous de m’opposer qu’on ne peut appliquer mon raisonnement à l’empire Khmer sous Indravarman II, les asiatiques étant tellement plus sages que nous (et en plus ils détiennent les secrets du bonheur, des plantes et des vibrations astrales!) mais il se trouve que je m’en moque : je ne suis pas Khmer et vous non plus, normalement. Tout ça pour dire qu’au 21ème siècle, en occident, la censure est toujours à l’ordre du jour et qu’il ne suffit pas de dire le vrai pour y échapper, il faut dire le bien. Quid novi ? me direz-vous … certes, puisque l’arbitraire de la censure « Ancien-régime » a simplement laissé la place à une censure fondée sur les normes sociales, infiniment plus fluctuantes et imprévisibles que la censure à papa fondée sur la bible et autres ouvrages de référence que le dogme y associé interdisait d’y changer une virgule à moins d’être Pape.

Là où ça devient franchement effrayant, c’est quand on considère qu’en fait toutes les normes juridiques ne correspondent même pas nécessairement à des normes sociales, dont le domaine est bien plus large parce qu’elles ne relèvent pas de la nature ou d’une morale universelle, mais de la culture, d’un construit social ! Autrement dit, il y a toujours censure du groupe social avant même l’intervention de la loi et la transgression est censurée (au mieux) ou condamnée (au pire) longtemps avant que les législateurs s’en émeuvent. Et comme il en a toujours été ainsi, il est illusoire d’envisager que la liberté d’expression ait fait des progrès car en réalité l’évolution des normes sociales est extrêmement volatile et peu prévisible et c’est l’ensemble des dispositifs employés dans une société pour assurer le respect des normes sociales qui devient, sui generis, le censeur. Peu importe ce que vous voulez exprimer, il faudra le faire conformément à la norme en vigueur et si ça vous intéresse, Robert King Merton propose un tableau intéressant de la stratification sociale vis-à-vis de la déviance. « Les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme déviants. Howard Becker le formalise ainsi : « […] la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un transgresseur. Le déviant est celui auquel cette étiquette a été appliquée avec succès et le comportement déviant est celui auquel la collectivité attache cette étiquette » (H. Becker, Outsiders, ISBN-10: 2864249189 ou ISBN-13: 978-2864249184).

Partant, quand la collectivité « attache celle étiquette », il y a censure ! Et ce faisant, la collectivité tendra toujours, mécaniquement, à admettre les pires bêtises et à fustiger les meilleurs esprits, rationnels et raisonnables. Ensuite, en pleine application du principe de la DDHC, viendra la loi qui codifiera, toujours à postériori, la ou les norme(s) sociale(s) en proposant des peines plus ou moins dures selon le Zeitgeist du moment mais surtout la loi sanctifiera l’un et pourfendra l’autre, indépendamment de la véracité du discours. Ainsi on peut bien affirmer que la censure serait en voie de disparition puisqu’on peut bien montrer, écrire et dire aujourd’hui ce qui était inacceptable hier, c’est oublier un peu vite que ce qui désignait hier l’inacceptable était, justement, une norme sociale à laquelle il convenait de se conformer complétée éventuellement par une loi qui va bien, sorte d’épouvantail commode. La censure est structurale, c’est l’évidence.

Alors oui, j’entends bien qu’il y ait une différence entre la censure au sens strict par l’intervention autoritaire et arbitraire d’un tiers, que certains auteurs ont d’ailleurs qualifié de « pathologie sociale » et la censure au sens relatif dont il vient d’être question, naissant du Zeitgeist et de la mobilisation des acteurs sociaux en sa faveur (donc contre l’individu qui en dévierait). Cette censure n’est sans doute pas une « pathologie sociale » mais un élément immanent et constitutif de tout processus communicationnel humain car il découle de faits fondant des normes émergeant naturellement dans tout groupe social avec codification dans la loi. Mais cette différence ne la rend pas plus sympathique, voire acceptable car si les normes sont elles-mêmes l’expression d’une pathologie, il en découle mécaniquement que la déviance est l’expression d’une défense immunitaire intellectuelle, si vous voulez bien me permettre cette analogie !

Car quand la norme favorise une idéologie ayant plusieurs fois failli, quand elle exige que la loi la grave dans le marbre, quand elle permet à l’un de réclamer 100.000 têtes ou à l’autre 100% de ce que tu gagnes, quand il s’agit d’imposer à tous un millénarisme décalé mais tout aussi mortifère que les précédents, alors oui il ne fera pas bon d’avoir raison et de l’exprimer. Parce que, contre toute attente, vous n’êtes pas du côté des anges … et ça ne date pas d’hier !

Ce monde est foutu, c’est l’évidence, mais les précédents l’étaient aussi et en dernière analyse : Dat veniam corvis, vexat censura columbas!

 

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