Il est de très vieux renards

 

Je venais de refermer le sublime « Quatrevingt-Treize » (selon la graphie voulue par l’auteur, nous dit Wikipédia) de l’immense Victor et, l’œil encore humide d’une émotion rare causée par un style depuis longtemps réprouvé, je songeais à me replonger dans l’étude de la Révolution de 1789 qui fut l’une de mes passions de jeune universitaire, alors que le Bicentenaire battait son plein de commémorations approximatives mais toujours fastueuses grâce à la générosité du contribuable français. N’ayant pas encore arrêté mes choix, c’est en parcourant « La Terreur: vérités et légendes » de Jean-Clément Martin (paru chez Perrin) que m’est revenu à l’esprit ce passage du discours prononcé par Maximilien de Robespierre à la Convention le 11 germinal, an II (soit le 31 mars 1794) à la suite de l’arrestation des dantonistes, dans lequel l’incorruptible affirma: « Je dis : quiconque tremble en ce moment est coupable ; car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique. » Vous trouverez ici une retranscription de ce discours dont la lecture devrait apaiser vos doutes quant à l’authenticité de cette déclaration très exactement abominable et proprement putassière que j’ai cité verbatim et litteratim.

Avant d’y revenir, ouvrons une parenthèse (je diverge, si je veux !), quelques mots sur l’ahurissant travail de Jean-Clément Martin : il est ahurissant non pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il aboutit à posteriori à décharger Robespierre de tous les maux non sans exprimer de la sollicitude pour ses victimes, dont on devine quand même qu’elles eussent exprimé un avis plus tranché si elles n’avaient pas perdu la tête. Martin n’entend pas nier le despotisme de la Liberté, auquel on attribue, à la louche, 400.000 victimes sans doute, dont la moitié en Vendée au sujet de laquelle je recommande la lecture de l’excellent « La guerre de Vendée et le système de dépopulation » de Gracchus Babeuf (édité en 1987 par Tallandier). Non, en réalité Martin adopte une tactique relativement sournoise, parce que très respectueuse de l’impératif de factualité qui distingue le bon historien du scribouillard doctrinaire : Martin effectue une respectable analyse factuelle au détriment, et c’est heureux ! des théorisations hâtives des discours et des pratiques effectives durant la Révolution française. Son point de départ ? La Terreur ne fut jamais mise à l’ordre du jour … Et c’est vrai, au sens strict des termes qui impliquent de consigner par écrit dans les formes et la procédure requise un point qui sera débattu et éventuellement adopté par une assemblée dûment mandatée à cette fin. Seulement voilà : l’auteur joue sur les mots car il existe une quantité de sources qui attestent de la « mise à l’ordre du jour » de la Terreur (les lecteurs, avides de sources, trouveront ici plus qu’il n’en faut pour satisfaire leur louable curiosité scientifique et on pourrait pardonner au membre de la Société d’études robespierristes s’il n’ouvrait pas ainsi, béante, la porte au relativisme le plus abject quant aux legs de Monsieur de Robespierre qui n’était certes pas, loin s’en faut, le seul enragé de l’époque mais enfin il faut bien admettre qu’il est encore aujourd’hui l’idole des vertueux de tout poil, généralement de gauche , c’est ainsi, je n’invente rien, ne me faites pas caguer !

J’avais envie de diverger, c’est fait et cette parenthèse refermée, il convient d’expliquer ce qui motive votre serviteur à prendre la plume (en réalité je rédige à l’aide d’un clavier, je suis moderne bien que je préfèrerais dicter mes textes à une jeune secrétaire fort accorte et nécessairement peu vêtue, ce qui n’exclut pas la plume, convenons-en) tout en étant raccord avec ses relectures : c’est l’insupportable tolérance à la « surveillance publique » pour peu que l’on soit vertueux ! C’est rigoureusement la même démarche qui affirme que « la fin justifie les moyens » pour autant que la fin soit vertueuse ; celle qui, enfin, permet et justifie toutes les abominations au service de la vertu, cette idée-phare pourtant un peu vague qui, de gauche comme de droite, est brandie haut et fort à l’ombre des guillotines, des goulags et autres avatars de l’embrigadement et des meurtres de masse. Pour autant n’aie pas peur, frère humain ! car si tu ne trembles point c’est que tu es vertueux (selon la doxa du moment), et tu n’as, partant, aucune crainte à avoir quant à la totale immixtion de l’Etat dans ta vie. Si tu es prêt, citoyen, «[…]  à défendre toute la pureté des principes contre les efforts de l’intrigue […] » (Robespierre, op. cit.) de tous ceux qui complotent contre nous, alors tu es dans la camp du bien, alors tu ne risques rien, alors tu seras sauf ! C’est d’ailleurs, je le souligne au passage, à très peu de choses près ce que disait déjà l’Église catholique, pourtant honnie par la Révolution qui n’a pas, en l’espèce, mis grand-chose de neuf à l’ordre du jour. Vous me direz : c’est du passé et du passé, faisons table rase !

Eh bien non, ce n’est pas du passé ! Car si aujourd’hui les atteintes à la vie privée sont effectivement sanctionnées par la loi, il n’en va pas de même si ces atteintes sont prévues, encadrées et organisées par la loi. En 2018, nous sommes toujours en plein dans l’esprit du 11 Germinal, an II : des caméras de surveillance partout, nos communications écoutées, nos activités enregistrées, nos déplacements surveillés, nos achats tracés, etc. MAIS le bon citoyen n’a rien à craindre de cette immixtion s’il n’est point déviant ! Mais bon sang de bois : c’est absolument inacceptable, vertu ou pas, car l’enjeu est fondamentalement bien plus complexe que ce que ce « rien à se reprocher » ne peut laisser croire : il s’agit en réalité d’un rideau de fumée masquant un implacable déséquilibre entre, d’un côté l’individu (délaissons « citoyen », ce terme m’insupporte) et de l’autre l’Etat, le dépositaire exclusif du monopole de la coercition qui susurre « aies confiance tant que tu ne transgresses pas » alors qu’en réalité il devient impossible de ne pas transgresser et que, par définition, la relation individu-Etat est toujours inégale et inéquitable. Et voici, très exactement, mon propos de ce jour : peu importe finalement le contenu de la « vertu » du moment, sa portée ou ses objectifs (de tout cela on peut débattre car ces choses sont fluctuantes, changeantes, variables dans le temps) car ce qui reste immuable c’est l’omnipotence de l’Etat. Quel est, intrinsèquement, l’intérêt de savoir que l’on aura le cou tranché en vertu de ceci ou bien de cela ? Parce que l’on aura transgressé telle ou telle norme ? Tout ceci n’a absolument aucun intérêt, parce que le couperet tombera toujours, in fine, avec la bénédiction de l’Etat, au nom du peuple français (ou belge, ou allemand, ou burkinabé – je n’ai aucune préférence en la matière : tous les hommes sont coupables), amen !

Parce que hier comme aujourd’hui, ce qui compte le plus aux yeux des tyrans ce n’est pas une quelconque vertu et son respect : c’est leur soif inaltérable du monopole de la coercition et pour que celui-ci soit pérenne il faut qu’il repose sur quelque chose d’assez flou pour en permettre la plus large interprétation, la plus stricte limitation et si possible une valeur morale indépassable que, bien entendu, les tyrans possèdent naturellement. Et il n’y a aucune différence entre le tyran antique et les tyrans modernes, si ce n’est de moyens, et si les ficelles, toujours aussi grosses, elles sont toujours fondamentalement les mêmes, seule change l’apparence. Et encore …

Car ce monde est foutu, c’est l’évidence, mais les précédents l’étaient aussi et en dernière analyse : Vulpem pilum mutat, non mores !

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